Nyse Euronext se lance dans la colocation de centre de données

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Aux Etats-Unis, la Bourse va inaugurer un datacenter géant dont plus de 80 % sera proposé en location pour le trading à haute fréquence.

Asoixante kilomètres de New York, dans la petite ville de Mahwah dans le New Jersey, le nouveau centre de données de Nyse Euronext s’apprête à rentrer en service. Dans quinze jours, les premiers serveurs y seront installés, et fin août, toute l’informatique de la Bourse new-yorkaise y sera logée.

Avec une surface égale à cinq terrains de football, ce datacenter sera l’un des plus grands des Etats-Unis. Nyse Euronext n’aura pourtant aucun mal à remplir ses 37.200 m2. Si 20 % de l’espace est déjà réservé à ses propres ordinateurs, le reste sera loué à des brokers ou institutions financières qui, pour avoir le droit d’utiliser des serveurs installés à quelques mètres de ceux du Nyse, sont prêts à payer très cher. Selon les experts, ce type d’offre, appelée en anglais « colocation », se négocierait à un tarif trois à dix fois supérieur à celui d’un hébergement classique.

Les raisons de cet engouement ? Le HFT (High Frequency Trading) ou trading à haute fréquence, autrement dit l’ensemble des stratégies automatisées de trading basées sur la vitesse des ordinateurs et des transmissions électroniques. A Wall Street, où tout le monde ne jure plus que par le HFT, économiser des millisecondes, voire des microsecondes, sur les transactions est devenu l’obsession.

Sur une liaison en fibre optique, la lumière parcourt en théorie 200 mètres en 1 microseconde. Mais sur une plus grande distance, les incontournables équipements réseaux freinent la lumière au point que 100 km seront, au mieux, parcourus en une milliseconde. Un millième de seconde, c’est un éclair de temps imperceptible pour l’esprit humain, mais pour un spécialiste du HFT, c’est un délai insupportable pendant lequel il va se faire doubler par ses concurrents.

Quoi de plus rapide alors que de se connecter directement aux plates-formes boursières en étant hébergé dans le même bâtiment ou sur les mêmes serveurs ? Selon la firme de trading Jefferies & Company, la colocation procure en moyenne un avantage de 100 à 200 millisecondes par rapport à un prestataire utilisant une liaison distante.

Moderniser

Pour Nyse Euronext, pressé par une concurrence de plus en plus sévère, ce datacenter s’intègre dans une vaste opération de modernisation de ses infrastructures. Le parquet de Wall Street, par exemple, est aujourd’hui en pleine rénovation. Dix millions de dollars ont été investis pour remplacer peu à peu les antiques kiosques en bois devant lesquels les brokers restaient debout toute la journée par des bureaux au design scandinave et dotés de superbes écrans couleurs. Objectif : repeupler une salle des marchés où ne travaillent plus aujourd’hui que 1.200 personnes contre 3.000 il y a dix ans.

Mais même si la plus célèbre salle de marché du monde retrouve une nouvelle vitalité, le cœur de la finance mondiale, lui, ne battra bientôt plus à Wall Street : il sera désormais logé à Mahwah, dans les collines du New Jersey. « C’est notre avenir », aime à répéter Stanley Young, coresponsable informatique de Nyse Euronext pour qui les centres de données d’aujourd’hui ont remplacé les parquets d’antan. Un changement de modèle qui justifie les 500 millions de dollars investis par Nyse Euronext dans la construction de ce datacenter de Mahwah ainsi que de son frère jumeau européen en Angleterre, à Basildon (lire aussi page 8).

Le changement de modèle est d’autant plus radical que l’entité américaine de Nyse Euronext louait jusqu’à présent des espaces de datacenters à des prestataires tiers. En attirant les opérateurs de HFT dans ses propres locaux, les gains sont doubles. Tout d’abord, le Nyse récolte des revenus sur la location de l’espace. Et puis, surtout, il encaisse les frais de commission sur chaque ordre boursier. Un véritable pactole quand on sait que le HTF représente aujourd’hui déjà plus de la moitié des transactions boursières américaines.

Selon les dirigeants de Nyse Euronext, les meilleures technologies ont été assemblées pour constituer une place de marché virtuelle la plus efficiente, et bien sûr, la plus rapide possible. Ainsi, ses serveurs seront-ils équipés du processeur Xeon 7500 MP d’Intel, un bolide annoncé fin mars et qui peut incorporer jusqu’à huit cœurs. Parmi les autres fournisseurs retenus, le fabricant Voltaire et ses commutateurs Infinband à 40 Gbit/s permettant l’exécution d’un ordre en 10 microsecondes, Cisco pour sa technologie RDMA (Remote Direct Memory Access) pour accélérer les vitesses de communication entre processeurs, ou encore Juniper, chargé de la mise en place d’un réseau interne Ethernet 10Gbit/s autorisant des communications internes à 50 microsecondes.

En attendant une réglementation

Une vitrine technologique destinée à attirer des clients déjà fortement sollicités sur le marché de la colocation. La plupart des concurrents de la Bourse sont en effet installés dans l’état de New Jersey, devenu pour le coup le véritable centre névralgique du HFT.

C’est le cas du Nasdaq, hébergé dans un datacenter opéré par Verizon dans la ville de Carteret où les deux partenaires ont développé depuis quatre ans une offre étoffée de colocation. L’hébergeur Equinix, lui, a le vent en poupe : son datacenter NY4 de Secausus (31.500 m2) abritait déjà les serveurs de C2, la nouvelle Bourse électronique du CBOE (Chicago Board Options Exchange) ainsi que ceux de l’ISE (International Securities Exchange) et de Direct Edge. Ils seront bientôt rejoints par ceux de la BOX (Boston Option Exchange). Pour sa part, BATS (Global Markets BATS) est hébergé dans les locaux de Savvis à Weehawken. Depuis des mois, tous ces acteurs annoncent une extension de leurs datacenters pour « répondre aux besoins en plein essor du HFT ». Selon le cabinet d’analyse TABB, 1,8 milliard de dollars sera dépensé cette année dans des services de colocation.

Reste que cette activité de colocation, et plus généralement celle du HFT, est désormais dans le collimateur des autorités de régulation qui déplorent l’opacité qui règne sur ce marché. La Securities and Exchange Commission a d’ailleurs récemment interdit une pratique de HFT appelée « flash trading », car jugée inéquitable. De son côté, le président de la Commodities Futures Trading Commission, Gary Gensler, vient de diligenter une enquête pour vérifier que l’offre de la colocation est ouverte à tous de façon transparente et juste. « Il y a une différence entre le paiement d’un service technologique et le versement d’une prime pour être placé arbitrairement en tête de liste », explique-t-il. En attendant d’éventuelles restrictions réglementaires, les travaux se poursuivent à Mahwah - dont le nom signifiait dans la langue des indiens Lenapes « lieu où les chemins se croisent ».

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