Matières premières, le retour à la raison

le 10/06/2010 L'AGEFI Hebdo

Incertitudes sur la reprise économique et hausse du dollar font refluer les cours des produits pétroliers et des métaux.

La correction des prix des métaux et des produits pétroliers est-elle un accident de parcours sans lendemain ? C’est en tout cas le sentiment actuel du consensus de marché, sentiment alimenté par les scénarios des grandes institutions internationales. Une croissance économique mondiale aussi soutenue que le prédisent le FMI* et l’OCDE** implique une saturation progressive des capacités de production installées. « Un déséquilibre doit alors apparaître entre la tendance de la demande et celle de l’offre potentielle de produits de base industriels », rappelle Aurel BGC. La poursuite de la montée des prix est alors assurée. D’où les interrogations des observateurs sur ce qu’ils estiment être « un recul exagéré des cours » au mois de mai. Les investisseurs ont été vendeurs nets pour la première fois depuis la fin de 2008.

Contamination

La raison : la crise des dettes souveraines. « Or, les indicateurs macroéconomiques sont bien meilleurs qu’en 2009 », commente Chloe Koos Dunand, économiste chez Pictet. De plus, la gestion des dettes publiques des pays développés « ne concerne par les pays émergents, d’où provient l’essentiel de la demande », relève Ian Henderson, gérant chez JPMorgan Asset Management, pour qui ce sont surtout « les investisseurs de court terme qui prennent leurs bénéfices, comme souvent à l’approche de l’été. Les fonds souverains qui gardent leurs positions à long terme sont toujours là ».

Il est vrai que les exagérations de marché s’observent dans les deux sens, à la hausse comme à la baisse. L’entrée massive des investisseurs financiers sur certains marchés de matières premières, parmi les plus étroits, modifie le comportement de la classe d’actifs. « A tel point que ceux-ci sont aujourd’hui fortement corrélés avec les actions », observe Bernard Aybran, directeur de la multigestion d’Invesco Asset Management. La volatilité des Bourses occidentales est contagieuse. Autre corrélation importante : celle qui lie les matières premières à l’évolution du dollar. Nulle au premier trimestre 2010, selon Arnaud Cayla, gérant chez Barclays Wealth Managers, « elle est montée à 80 % à partir d’avril ». Lorsque l’euro s’est déprécié par rapport au billet vert, les prix du pétrole et de la plupart des métaux se sont contractés. Sauf l’or, « surtout celui coté en euros », constate Chloe Koos Dunand, qui s’est fortement apprécié. Les investisseurs européens ont procédé à des achats massifs d’ETF (exchange traded funds). Le métal jaune est considéré comme une assurance contre le risque souverain. Les stratégistes de Pictet jugent pertinent de le conserver malgré sa très forte appréciation et même d’en acquérir en qualité de couverture contre des devises telles que l’euro ou la livre sterling.

Stocks pléthoriques

L’existence de stocks importants pourrait expliquer également le recul des prix des métaux de base et des produits pétroliers. Les niveaux d’inventaires pour le zinc et le nickel atteignent des records historiques depuis dix ans et ceux du cuivre se sont nettement reconstitués depuis deux ans, même s’ils ont décliné un peu récemment. Les stocks d’aluminium demeurent proches de leurs plus hauts. Contrairement à ceux des autres métaux de base négociés sur ce marché, les cours de l’aluminium coté à Shanghai incitent davantage la Chine à exporter ce métal qu’à en importer, selon Natixis. Quoi qu’il en soit, la pénurie n’est pas à l’ordre du jour. La situation de stockage est similaire concernant les produits pétroliers. « L’offre est largement supérieure à la demande, résume Arnaud Cayla. Tant que la croissance de la demande est au rendez-vous, cette configuration ne pose pas de problèmes. Les tensions arrivent quand le marché anticipe un ralentissement de la consommation… »

C’est là que le bât blesse. Le marché réagit surtout à l’interprétation des données concernant la demande sans grande considération pour les statistiques concernant les stocks. Les investisseurs se focalisent sur l’impact des restrictions budgétaires imposées en Europe et sur celles destinées à contrer la surchauffe de l’économie en Chine. Pourtant, l’appétit de l’Empire du Milieu en matière de charbon par exemple n’est pas près de se tarir. Certains experts estiment que le pays pourrait en devenir le plus grand importateur cette année, avec quelque 170 millions de tonnes importées afin de satisfaire ses besoins en énergie et en production d’acier, et ainsi dépasser le Japon. Le développement rapide de la taille des parcs automobiles des pays émergents milite aussi en faveur de la poursuite de la demande de pétrole. A ce propos, la Chine vient d’annoncer de nouvelles mesures de soutien au marché automobile sous la forme des subventions pour l’achat de véhicules. C’est pourquoi Ian Henderson estime « opportun de se positionner sur les petits métaux constitutifs de l’acier comme le chrome ou le manganèse. Ces marchés sont étroits mais peuvent se révéler porteurs ». Ce n’est pas un hasard si le Kazakhstan, qui dispose de réserves de chrome, zinc, manganèse et uranium classées parmi les cinq premières au monde, prévoit de doubler sa production de matériaux de base dans la décennie afin de répondre à la demande chinoise. « Ses ressources sont encore largement sous-exploitées », constate Gregor Holek, gérant spécialisé dans les marchés émergents de Raiffeisen Capital Management.

Reste que, selon le China’s Metallurgical Industry Planning and Research Institute, la production chinoise d’acier pourrait atteindre 640 millions de tonnes cette année, en croissance de 10 % en un an. Cet objectif, qui sous-entend le maintien du niveau record de production de mars et d’avril, suppose que les investissements de capacités seront à la hauteur de ce défi. Dans cette optique, le plan des autorités chinoises intègre un budget alloué à la modernisation ou à la fermeture des productions obsolètes. Un avantage incontestable dont ne bénéficient pas tous les producteurs, miniers et pétroliers.

Négociations tendues

Ainsi en Russie, premier producteur mondial de pétrole, les compagnies pétrolières sont assujetties à trois niveaux de taxes. Elles doivent s’acquitter d’une taxe d’extraction, d’une taxe à l’exportation, puis d’un impôt sur les bénéfices des sociétés à un taux actuellement fixé à 20 %. La marge de manœuvre pour permettre de nouveaux investissements s’en trouve restreinte. Pour Angelika Millendorfer, responsable de l’équipe actions émergentes chez Raiffeisen Capital Management, « il existe de fortes attentes de réforme complète du système actuel ». Cependant, si les cours des produits pétroliers se replient, même si les autorités russes reconnaissent la nécessité d’inciter à de nouveaux développements, elles rechigneront à couper des recettes qui lui permettent d’équilibrer le budget de l’Etat.

Egalement dans le collimateur, les compagnies minières australiennes sont récemment montées au créneau. Le gouvernement australien a en effet dans ses projets de leur appliquer une taxe sur les « super profits » de 40 % à partir de 2012. Face à la fronde, il a revu sa copie et cette nouvelle taxe ne devrait toucher que les bénéfices réalisés au-delà d’un rendement de 12 % sur les capitaux investis. Chloe Koos Dunand nuance les implications de cette initiative sur la capacité d’investissement des groupes visés : « Cette source supplémentaire de revenus en faveur de l’Etat doit être utilisée pour développer et améliorer les infrastructures utilisées par les… miniers. » L’Australie manque de chemins de fer. « La nécessité de réduire l’attente des bateaux transporteurs de matières premières dans ses ports est urgente. » En tout état de cause, la volonté des plus grands producteurs de minerai de fer - dont Vale, BHP Billiton, Rio Tinto, qui détiennent à eux seuls 80 % du marché - d’imposer aux industriels des négociations de contrats trimestrielles, et non plus annuelles, aura bien plus d’impact sur l’évolution des prix. « Ce système va sensiblement accroître la volatilité », prévoit Arnaud Cayla. Qui plus est, « les industriels, concentrés sur la réduction de leurs coûts tels les constructeurs automobiles et sidérurgistes, ne sont pas enclins à accepter la hausse de prix demandée en bout de chaîne ». Le risque majeur est de tuer la poule aux œufs d’or.

*Fonds monétaire international

**Organisation de coopération et de développement économiques

 

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