L’homme clé, Yves Perrier, directeur général d’Amundi

« L’innovation, c’est disposer de produits qui correspondent aux attentes des clients »

le 29/04/2010 L'AGEFI Hebdo

C’est un plébiscite. Depuis que Crédit Agricole SA (CASA) et Société Générale ont annoncé, fin janvier 2009, le rapprochement de leur « asset management » au sein d’Amundi, ce genre de montage apparaît comme une évidence. Car « la gestion d’actifs est un métier où l’effet de taille est primordial » (John Peace, analyste de Nomura, L’Agefi Hebdo du 14 mai 2009) et la détenir en propre « n’est plus forcément nécessaire » (Elisabeth Grandin, Standard & Poor’s, L’Agefi Hebdo du 13 novembre 2009). Pourtant, Yves Perrier, son artisan, le sait bien : « La validité d’une stratégie s’apprécie, avant tout, par le succès de son exécution. »

Pour l’heure, tout se déroule comme prévu. Yves Perrier vient de présenter en interne son plan à trois ans. Les représentants du personnel rendront leur avis d’ici à fin juin. L’organisation sera alors en place. Tandis que 37 cadres dirigeants ont pris leurs fonctions en janvier, celle-ci va être complétée par 43 nouvelles nominations. Et ce n’est pas la démission de Bruno Crastes, directeur adjoint membre du comité exécutif, suivie d’autres défections à Londres, qui va ébranler la détermination du directeur général d’Amundi. « Ce départ reflète un choix personnel », tranche cet homme à la stature imposante.

Pas d’impact social

« Le processus d’intégration sera achevé à la fin de cette année », confirme celui qui a déjà mené la création de Calyon en 2004. Les fonctions marketing, commercial et gestion sous mandat sont désormais rassemblées dans les structures dédiées à chacun des réseaux français de Société Générale (S2G pour son enseigne ; Etoile Gestion pour Crédit du Nord) et de Crédit Agricole (pour les caisses régionales et LCL). Etoile Gestion vient de rejoindre le quartier Montparnasse. Au troisième trimestre, ce sera le tour de S2G. D’abord réparties dans six immeubles, les équipes n’auront ensuite que deux adresses boulevard Pasteur : celle de CASA (actionnaire à 75 % d’Amundi) qui doit déménager et celle de Crédit Agricole Asset Management (CAAM). « La migration informatique a aussi commencé avec succès par Etoile Gestion, et S2G basculera à son tour sur la plate-forme d’Amundi à la fin du troisième trimestre, explique Yves Perrier. Nous serons alors dans les mêmes locaux et, en fin d’année, nous aurons un même système d’information. »

Les synergies de coûts seront d’au moins 120 millions d’euros, dont la moitié en informatique, 45 millions en frais de personnel et 15 autres dans les locaux, le téléphone, etc. « Dans le domaine informatique, les économies réalisées n’ont aucun impact social : il s’agit d’adapter le volume de sous-traitance, précise le directeur général. Dans les autres secteurs, nous prévoyons 259 suppressions nettes de postes, dont 185 en France. Avec le soutien des deux groupes et un programme de formation, nous estimons qu’il n’y aura que 130 à 140 départs. Le redéploiement des effectifs est en cours, notamment dans deux grandes fonctions : le commercial et les risques. » Toutes les annonces initiales sont ainsi confirmées. « L’incidence limitée sur l’emploi de l’opération illustre l’ambition de développement qui caractérise le projet », insiste Yves Perrier.

Une résultante de la crise

Exemplaire, la création d’Amundi est toutefois une résultante de la crise. Si Société Générale Asset Management a été contraint de s’adosser, CAAM a vu sa marge moyenne baisser de plus de 30 % entre 2007 et 2009. Celui qui en avait été nommé PDG aux dernières heures de gloire en septembre 2007 n’a pas à en rougir. En centralisant la gestion des risques, en investissant dans de nouveaux produits et des forces commerciales, ainsi qu’en améliorant la productivité, cet expert des questions comptables et financières, qui a passé dix ans dans l’audit-conseil avant de rejoindre la Société Générale en 1987 puis le Crédit Lyonnais en 1999, a apporté à CASA une solution de sortie par le haut. CAAM a « gagné des parts de marché. Notre collecte du dernier trimestre 2009 s’est élevée à 18 milliards d’euros et elle est en ligne sur les deux premiers mois de cette année, souligne-t-il. A fin 2009, nous avons retrouvé un coefficient d’exploitation inférieur à 50 %, un niveau proche d’avant-crise (47 %) ». Enfin, Yves Perrier a donné naissance, le 1er janvier 2010, au numéro trois européen et numéro huit mondial de la gestion d’actifs (669,8 milliards d’euros d’encours gérés).

Lorsque la Commission européenne tardait à donner son feu vert fin 2009, « notre argument majeur reposait sur un projet créateur de valeur à la fois pour les actionnaires et les clients, et sur l’ambition de fonder un leader non seulement par sa taille et sa profitabilité, mais aussi par la qualité de ses produits, raconte Yves Perrier. Nous parlons de performance mais aussi de transparence pour reconquérir la confiance des clients, d’une proximité de la relation, d’une efficacité de l’organisation. »

Volumes et performance

Novateur, le schéma d’Amundi repose sur deux axes distincts mais complémentaires : fournir des solutions d’épargne aux réseaux partenaires et prendre des positions fortes en gestion institutionnelle. Le premier s’inscrit dans la logique d’une gamme de produits simples pour les réseaux des deux groupes en France (35 millions de clients) et à l’étranger (15 millions de clients) - Cariparma en Italie et Emporiki en Grèce, IKB en République Tchèque et Resona au Japon -, voire pour leurs coentreprises en Chine, Corée et Inde. « La vraie innovation, c’est disposer de produits qui correspondent aux attentes des clients et qu’ils comprennent », soutient Yves Perrier. En pratique, cette gamme est donc conçue au sein des entités dédiées à chaque réseau puis fabriquée par la plate-forme pour la banque de détail, séparée de celle pour les institutionnels.

La courbe de croissance d’Amundi dépend aussi de cette seconde variable qui s’inscrit pour sa part dans une logique d’expertises. « Le volet institutionnel représente les deux tiers de nos encours, soit 480 milliards d’euros », avance Yves Perrier, mais la moitié concerne les assureurs des deux groupes : Predica et Sogecap. Le défi d’Amundi réside donc hors de ces clients captifs. « Nous sommes présent dans 30 pays, avec une force commerciale puissante de 380 commerciaux, dont deux tiers en Europe et au Moyen-Orient. Sur le segment des institutionnels, nos objectifs sont de renforcer nos expertises et notre développement à l’international, poursuit-il. Cela passe, par exemple, par un déploiement de nos Sicav monétaires sur la zone euro et par la conquête de marchés en forte croissance où nous avons des dispositifs solides. Nous nous développerons probablement plus vite en Asie, où nous comptons aujourd’hui environ 50 milliards d’euros d’encours. » En outre, « le volet institutionnel apporte de l’alpha à celui de la banque de détail, explique Yves Perrier. On peut ainsi prendre le meilleur de chaque expertise pour les réseaux, avec les meilleurs coûts de revient puisque nous bénéficions de l’effet volume ». C’est à cette condition que l’équation fonctionne.

Amundi doit par ailleurs sélectionner des partenaires qui l’aideront à tenir ses prix. « Le contexte de taux d’intérêt très bas suppose que toute la chaîne ait des coûts de revient bas. Les partenaires d’Amundi (notamment les ‘brokers’) s’engagent sur ce principe », soutient encore celui qui est directeur « gestion d’actifs, titres et services financiers aux institutionnels » de CASA. Amundi pourrait d’ailleurs s’appuyer sur les services titres d’une seule société, mais Yves Perrier repousse le sujet d’une fusion entre Caceis (Crédit Agricole) et SGSS (Société Générale). Enfin, les coûts seraient encore abaissé si un réseau de tiers rejoignait la plate-forme, ainsi que prévu dès le départ. « Avant de s’ouvrir à de nouveaux partenaires, il faut achever le processus de fusion et renforcer nos expertises », modère-t-il.

L’intérêt d’Amundi est évident pour Société Générale qui détient désormais 25 % d’un ensemble plus performant et quatre fois plus gros que ce qu’était sa propre gestion d’actifs. Et pour Crédit Agricole ? « Ce projet est propre à bien servir les réseaux, en particulier les caisses régionales, certifie Yves Perrier. En proposant des produits performants et compétitifs, on contribue à renforcer la capacité des caisses à être elles-mêmes plus performantes et à se développer. » CQFD. Le directeur général d’Amundi n’a pas le droit à l’erreur. « Pendant les travaux la vente continue, lance-t-il. Le meilleur moteur d’une fusion, c’est la réussite commerciale. » Ensuite, il pourrait s’atteler à d’autres chantiers.

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