L'analyse de... Olivier Garnier, chef économiste du Groupe Société Générale

L’Allemagne, trop ou pas assez performante ?

le 08/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Au moment où le Trésor américain s’interroge sur l’opportunité de déclarer officiellement que la Chine « manipule » son taux de change, un débat de même nature s’est ouvert à l’intérieur de la zone euro. L’Allemagne est pointée du doigt pour pratiquer une politique de dévaluation compétitive de son taux de change réel, via la compression de ses coûts salariaux.

Certains vont même jusqu’à l’accuser d’avoir ainsi contribué aux déséquilibres dont souffrent aujourd’hui la Grèce, le Portugal, l’Espagne ou l’Irlande. Cette mise en cause est selon nous non seulement largement injustifiée, mais elle est aussi dirigée sur de faux problèmes, en négligeant les vrais questions internes auxquels nos voisins d’outre-Rhin devraient prioritairement s’attaquer.

Tout d’abord, l’évolution de la compétitivité allemande doit être mise en perspective, tant dans le temps que dans l’espace. Certes, depuis la création de l’euro en 1999, les coûts salariaux unitaires ont diminué en Allemagne, alors qu’ils ont nettement augmenté dans la plupart des autres pays de la zone euro.

Mais il faut se souvenir que, du fait notamment du choc de la réunification, l’Allemagne avait intégré l’Union monétaire avec un taux de change surévalué : elle a donc logiquement cherché à redresser sa position au cours des années 2000. Par ailleurs, sa compétitivité ne doit pas se mesurer seulement par rapport à ses partenaires de la zone euro, puisque près de 60 % de ses exportations sont destinées en dehors de celle-ci. De fait, la compression des coûts salariaux allemands au cours de la dernière décennie a d’abord et avant tout été une réponse à la tendance baissière du dollar (et des devises émergentes qui lui sont liées) face à l’euro.

Ensuite, les déficits extérieurs des pays de la périphérie de la zone euro ne sont pas la contrepartie d’un « excès » de compétitivité ou d’épargne de l’Allemagne. Ils résultent d’abord et avant tout d’un excès d’endettement interne, privé ou public selon les cas.

Soulignons néanmoins que les déséquilibres commerciaux intra-zone euro ne sont pas nécessairement en eux-mêmes une source de tensions. D’un côté, il n’est pas anormal que l’Allemagne, dont la population est vieillissante, dégage des excédents extérieurs et investisse de l’épargne à l’étranger. De l’autre, il n’est pas non plus anormal que les pays du sud de l’Europe, encore en phase de rattrapage et accueillant pour certains d’entre eux d’importants flux migratoires, enregistrent des déficits extérieurs.

Toutefois, le problème est venu du fait que ces déficits extérieurs n’ont pas eu pour contreparties des investissements productifs (qui auraient accru la productivité et les revenus futurs), mais des dépenses publiques de fonctionnement ou des investissements immobiliers.

Tout cela ne veut cependant pas dire que l’Allemagne peut et doit continuer à privilégier une stratégie de croissance par les seules exportations. Premièrement, même s’il est relativement bien positionné sur les marchés émergents, son commerce extérieur va inévitablement souffrir du moindre dynamisme qu’avant la crise de la demande en provenance du reste de l’Europe et des Etats-Unis. Deuxièmement, et surtout, cette stratégie a produit des bénéfices insuffisants au plan interne.

L’Allemagne a certes réussi à réduire significativement son taux de chômage, puis à empêcher la remontée de celui-ci en dépit d’une très profonde récession. Toutefois, ce résultat a été obtenu non pas tant par une augmentation du volume d’heures travaillées, mais par une plus grande flexibilité des horaires au cours du cycle et, sur la période récente, par un recours massif à du chômage technique subventionné. De même, l’investissement intérieur est resté atone et, s’agissant de l’évolution du PIB par habitant, l’Allemagne a fait moins bien que la plupart des autres grandes économies développées non seulement avant la crise mais aussi durant celle-ci.

Cette forte divergence entre les performances externe et interne a été interprétée comme symptomatique d’une « économie de bazar » : les succès à l’exportation viennent pour une bonne part d’un recours croissant à la sous-traitance à l’étranger, les entreprises se transformant en des sortes de plates-formes de réexportation afin de surmonter certains handicaps structurels internes. En conséquence, il serait non seulement injustifié mais aussi contre-productif de recommander à notre voisin allemand d’accorder des hausses de salaires plus généreuses : cela accélérerait encore le processus de délocalisation de certaines activités de la chaine de production, sans stimuler la demande intérieure.

Il serait préférable d’encourager l’Allemagne à poursuivre dans la voie des réformes structurelles, notamment dans le secteur des services. On retrouve là une similitude avec les controverses américano-chinoises : dans les deux cas, le débat se focalise trop sur les ajustements de taux de change, qui sont des jeux à somme nulle, au lieu de se concentrer sur les questions structurelles, qui sont à somme positive.

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