L'invité de L'Agefi

La jungle de l’investissement socialement responsable

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Plus de seize termes sont utilisés par les professionnels de l’investissement pour décrire les différentes approches.

Par Philippe Aurain*, directeur financier, Fonds de réserve pour les retraites

C’est entendu, la croissance de l’ISR (investissement socialement responsable) constitue une tendance majeure de l’industrie de la gestion financière. Mais de quoi parle-t-on au juste ? Une étude réalisée par Axa IM et AQresearch sur la terminologie associée à la durabilité montre que plus de 16 termes sont utilisés par les professionnels de l’investissement pour décrire les différentes approches (ISR, IRD**, ESG**, éthique, etc.) : une véritable « jungle terminologique » d’après les auteurs, une jungle conceptuelle en réalité. Proposons ici quelques principes pouvant aider l’investisseur au moment de définir sa stratégie.

• Le principe de responsabilité : l’inclusion discrétionnaire de critères extrafinanciers engage la responsabilité fiduciaire des investisseurs institutionnels. Une étude diligentée en 2005 par l’Unep FI a conclu que l’intégration de considérations ESG au sein d’une analyse d’investissement dans le but de mieux prédire la performance financière est clairement acceptable et sans doute requise dans la plupart des juridictions. Il est important d’insister : ce sont bien les seuls critères extrafinanciers « éclairant » la gestion financière qui sont ici considérés. Une autre approche consiste à intégrer explicitement les objectifs extrafinanciers aux objectifs du mandat de telle sorte que les impacts financiers induits ne contredisent pas l’exercice de la responsabilité fiduciaire. C’est par exemple l’approche des fonds d’exclusion (tabac, jeu, etc.).

• Valeurs et valeur : le principe de distinction des ordres. La « mère de toutes les confusions » réside dans l’insuffisante distinction entre objectif éthique et objectif financier. Si l’objectif est le respect par les investissements de certains principes éthiques, alors l’investisseur ne doit pas en attendre un rendement. En revanche, si l’objectif est d’optimiser la performance financière, n’auront d’impacts sur cette dernière que les seuls indicateurs choisis pour cette raison.

• Le principe de non-commensurabilité : le concept est simple, il pose qu’on ne peut pas additionner des choux et des carottes. Peut-on considérer qu’une entreprise qui pollue peu est préférable à une entreprise qui a une bonne gouvernance ? Il n’y a pas de métrique s’imposant « naturellement » et permettant de résoudre ce dilemme. Ce choix relève de préférences qui doivent être exprimées par l’investisseur.

• Le principe de reconnaissance des coûts : marier le « meilleur des deux mondes » est-il trop beau pour être vrai ? Les mathématiques d’optimisation stipulent qu’un optimum sous contraintes est toujours dégradé (au mieux égal à l’optimum sans contrainte). Dans le doute, l’investisseur devrait assumer la responsabilité du coût potentiel de sa démarche éthique (ce qui n’exclut pas que certains principes sont porteurs de bénéfices financiers).

• Le principe de dilution : l’imprécision des investisseurs a un effet délétère. Elle est en effet porteuse d’un aléa voué à être dilué. Ainsi, l’association de gestionnaires ayant des approches différenciées et non coordonnées rapprochera l’investisseur d’une moyenne de marché.

• Le principe d’impermanence : il s’agit de reconnaître que rien n’est définitif, que l’évaluation (éthique ou financière) doit être récurrente, en bref que l’introduction d’éléments ESG ne dédouane pas de gérer. Un exemple : les fonds thématiques dont le prix relatif s’est révélé cyclique ces dernières années.

• Le principe de mesurabilité : il convient de partir du postulat qu’il n’est pas possible de se prévaloir de ce qui n’est pas mesuré. Il convient donc de s’assurer de la mesurabilité des critères ESG introduits.

• Le principe de transparence : enfin, l’investisseur institutionnel a bien entendu un devoir de publicité. En particulier, il doit rapporter les principes retenus, leur application et leurs impacts financiers et extrafinanciers.

En conclusion, l’enjeu est double : il s’agit de rendre explicites les attentes de l’investisseur et de permettre au gestionnaire d’engager sa responsabilité fiduciaire. Ce qui importe c’est que l’investisseur se reconnaisse Investisseur Responsable et qu’en tant que tel, il clarifie le champ de sa propre responsabilité avant d’en déléguer la mise en œuvre.

*Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et leur expression ne vise en aucun cas à refléter les opinions du FRR.

** IRD : investissement responsable et durable ; ESG : environnement, social et gouvernement d’entreprise.

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