DOSSIER DEPOSITAIRES

Innover pour rester dans la course

le 27/05/2010 L'AGEFI Hebdo

L'offre insiste sur des services plus complexes et mieux margés pour financer la croissance.

Les dépositaires avancent sur plusieurs fronts. Il leur faut tout d’abord pallier la baisse des volumes subie par l’univers de la gestion, et les spécialistes français de la conservation de titres semblent à cet égard bien placés. « La crise a confirmé leur manière de voir et notamment leur volonté, dès le début des années 2000, de réduire la part des facturations liées aux encours », indique Vincent Lefèvre, directeur chez Eurogroup Consulting. Ce faisant, ils recueillent aussi les fruits de leur travail sur les coûts. « Les acteurs français ne s’en sortent pas si mal, ils ont beaucoup réduit leurs charges et veulent poursuivre ce type d’action », confirme Pierre Monteillard, associé d’Ailancy. Ayant de longue date anticipé que le cœur du métier règlement-livraison et de la conservation allait se banaliser, les voilà donc, malgré la difficulté du contexte, en quête d’offres innovantes. « Il est clair que les grands prestataires de services se sont engagés dans une course à la taille et ont opéré des baisses de tarifs qui, dans la tenue de compte, la conservation et la valorisation, aboutissent à des marges très basses », constate Jean-Christophe De Coninck, directeur général délégué de RBC Dexia à Paris.

Nouvelles offres

D’où les offres nouvelles, comme la gestion des appels de marge (« collateral »), en plein essor (lire page 34), quitte à affronter la concurrence de leurs homologues américains sur ce terrain. « Outre-Atlantique, les acteurs ont une taille critique et leur modèle est moins dépendant de la rentabilité des services de cœur de métier, observe Vincent Lefèvre. Leur offre va plus loin vers les transactions, avec des services de type salle de marché, de prêt-emprunt, voire d’accompagnement lors de réallocation d’actifs. » Arrivé il y a cinq ans en France, un acteur comme RBC Dexia y compte déjà 140 clients, notamment sur le créneau particulier des fonds en création ou attirés par toute une gamme de services périphériques. « Assez traditionnel, le 'cash management' est stimulé par la faiblesse des taux : les sociétés de gestion nous demandent ce que nous proposons pour la rémunération des comptes espèces laissés dans nos livres, explique Jean-Christophe De Coninck. L’activité de change aussi s’est beaucoup développée, avec plusieurs types de services comme l’accès direct à la salle des marchés, le change automatique, les opérations sur devises exotiques ou encore les couvertures pour les fonds qui reçoivent des souscriptions en plusieurs devises. »

De plus en plus, les grands acteurs français sont en mesure de rivaliser sur ce terrain. « Nos nouvelles offres de services comme le 'reporting', le calcul de la VAR (Value-at-Risk, NDLR), l’analyse de la performance ou le middle-office ont atteint un point d’équilibre en 2008 et ont été rentables en 2009, détaille Jean-Pierre Michalowski, directeur général de Caceis Bank et Caceis Fastnet à Paris. Il s’agit de relais de croissance plus forts que les activités historiques, où le niveau de service est maintenant moins discriminant en regard du prix par exemple. Notre stratégie distingue deux types de prestations : les services traditionnels pour lesquels les efforts portent sur la rationalisation, et les activités en cours de lancement (relais de croissance) pour lesquelles nous investissons et recrutons pour qu’elles soient rentables dans un délai de deux à cinq ans. »

Pourtant, le marché français apparaît trop étroit pour que la sophistication des offres soit toujours justifiée. Il s’agit donc de trouver une voie moyenne entre des prestations au cas par cas et une standardisation minimum. « Le marché français pratique des prix trop bas pour que les offres soient totalement du 'sur mesure', avance Jean-Pierre Michalowski. Nous préférons offrir des produits très optionnels et personnalisables dans le cadre d’une offre industrielle, qui nous permettent de limiter les risques opérationnels tout en proposant des services riches et adaptés à chaque besoin. »

Certains services faisant appel à une expertise très forte offrent aux acteurs la possibilité de se différencier nettement, comme le prêt-emprunt de titres ou la valorisation d’instruments de gré à gré complexes. « Développée depuis quatre ans, notre offre de valorisation et de traitement de middle-office pour les dérivés OTC ('over the counter', de gré à gré, NDLR) et les produits structurés se développe rapidement, se félicite Sébastien Danloy, directeur commercial chez SGSS (Société Générale). Les mandats remportés auprès de British Telecom Pension Funds, CNP ou CDC traduisent une vraie demande pour la valorisation indépendante de ces produits. En même temps, les institutions évitent, en externalisant ces tâches, de monter en interne une expertise technique conséquente, nécessitant notamment de récolter des informations de marché. »

Déploiementrapide

De plus en plus, les offres consistent à reprendre en intégralité l’activité post-marché, comme dans le cas de HSBC en France qui a confié ce service à Caceis. « Nous avons plusieurs appels d’offres en cours sur l’externalisation de la conservation, de la comptabilité et du middle-office, confie Raphaël Remond, directeur général de State Street à Paris. Nous venons de signer des opérations en Europe et en Asie, dont un contrat global avec Morgan Stanley en début d'année et plus récemment encore avec Pinebridge Investments. »

Pour accompagner les clients, l’extension des prestations est également géographique, à commencer pour le numéro un européen BNP Paribas Securities Services (BP2S). « La globalisation s’accélère et nous menons un déploiement très rapide, notamment en Asie où, à côté de notre présence en Australie, nous nous sommes implantés ces dix-huit derniers mois à Singapour, Hong-Kong et en Inde, dans la conservation locale et globale et l’administration de fonds, raconte Patrick Colle, directeur général de BP2S. En parallèle, nous nous sommes implantés en Pologne, en Hongrie, au Maroc, et bientôt nous aurons une présence au Brésil. » De quoi effectivement sécuriser la clientèle de grands acteurs comme, dernièrement, celle d'Axa pour BP2S ou celle de W &W Asset Management, l’une des principales sociétés de gestion allemandes, pour SGSS.

L’expansion hors des frontières devrait aussi être servie par les opportunités d’acquisition qui se font jour, retombées de la crise. « Tout le marché a des regroupements à l’esprit, avec de nombreuses ventes en vue à l’étranger, mais beaucoup de concurrence aussi, analyse Pierre Monteillard. State Street qui était dans le Tarp (Troubled Asset Relief Program, NDLR) encore récemment vient de racheter l’activité titres d’Intesa pour 1,75 milliard d’euros. » En mettant la main sur BHF Asset Servicing, l'américain Bank of New York Mellon va de son côté devenir numéro deux de la conservation en Allemagne. Au passage, il a fait perdre cette opportunité à Caceis qui cherche à compléter le rachat de HVB. Le prix payé par les Américains aurait atteint l’équivalent de 250 millions d’euros contre 100 millions proposés par le groupe français.

Ambitions

Moins disants sur les prix, les dépositaires français n’en affichent pas moins de fortes ambitions. « La compétition entre acteurs locaux et anglo-saxons atteste le potentiel du marché européen, estime Patrick Colle.Ceux qui n’ont pas une taille ni une étendue géographique suffisantes vendent leurs activités de dépositaire, comme celle de Banco Populare di Milano que nous venons d’acquérir. Il n’y a plus de moyen terme entre la nécessité d’être global et celle de monétiser un actif à vocation locale, ce qui nous réserve d’autres bonnes opportunités. Cela dit, outre le prix, il faut que la complémentarité des activités et la proximité culturelle soient au rendez-vous. »

L’activité des dépositaires sur le Vieux Continent devrait aussi évoluer avec le cadre réglementaire, un sujet épineux. « Les pouvoirs publics veulent avancer vite sur la directive AIFM, d’où le risque de ne pas avoir un résultat satisfaisant et de déboucher sur un schéma qui ne soit pas clair, avec toujours des positions différentes entre les Etats sur les responsabilités du dépositaire, indique Pierre Monteillard. Le risque est de rater le coche de l’harmonisation. » Un point sensible pour les acteurs français, dont le modèle va très loin dans la responsabilité des dépositaires, responsables de la restitution d’à peu près toutes formes de titres, qu’ils soient français ou étrangers. « Les dépositaires qui, comme nous, ont leur propre réseau de sous-conservateurs en Europe ont, pour une large part, de meilleurs contrôles du risque de contrepartie, souligne Alain Closier, directeur du métier titres de Société Générale (SGSS). Aucun dépositaire n’acceptera plus un risque de sous-dépositaire qu’il ne peut pas contrôler, surtout après l’arrêt de la Cour de cassation du 6 mai. En matière de concurrence, cela complique les choses : en étant mieux-disante, la France n’accroît pas forcément ses chances de renforcer ses positions, au contraire. »

La place de Paris attend donc une réglementation européenne harmonisant les conditions d’activité. « Une fois la convergence en place, nous sommes favorables à la création, dans un deuxième temps, d’un passeport européen pour les dépositaires, anticipe Marcel Roncin, président de l’AFTI (Association française des professionnels des titres). En outre, le métier de dépositaire comportant des risques, il nous semble qu’il faut poser l’obligation qu’il soit réalisé par un établissement de crédit ou une entreprise d’investissement, soumis à des allocations en capital ».

Target 2 Securities

A moyen terme, les dépositaires devront aussi s'insérer dans le nouvel équilibre post-marché que va créer T2S (Target 2 Securities), le système de règlement-livraison européen. « Les sujets actuellement sur la table pour T2S concernent la gouvernance, avec notamment la question de savoir si la Banque centrale européenne (BCE) sera l’opérateur ou si l’on va créer une structure ad hoc avec la BCE entourée d’utilisateurs, expose Pierre Monteillard. La solution devrait être arrêtée à l’été avec sans doute la première possibilité ». Le projet aura des retombées sur les dépositaires, bien qu'il touche d'abord les CSD (dépositaires centraux de titres, NDLR), intermédiaires avec les investisseurs. 

Même s’il a annoncé un retard sur l’échéance 2013, le projet cristallise déjà les stratégies, comme l’atteste le projet de CSD que lance Clearstream au Luxembourg. « Nous créons - en association et à parts égales avec la Banque centrale du Luxembourg - un dépositaire central au Grand-Duché, sur un modèle proche du CSD français. L’objectif est de pouvoir traiter directement avec T2S les opérations de règlement-livraison transfrontières, révèle Philippe Seyll, membre du comité exécutif de Clearstream. Les agents de transfert qui prennent en charge le débouclement des opérations au Luxembourg ne seront, en effet, pas habilités à traiter avec le compte en monnaie banque centrale de T2S. »

En France, le projet a la faveur des acteurs au nom des avancées qu’il fera faire à l'harmonisation du règlement-livraison en Europe. « Au-delà, le dépositaire central a également en charge l'administration des comptes-titres pour les établissements financiers ainsi que les travaux qui en découlent, rappelle Marcel Roncin. Une étude pourrait être conduite pour savoir s’il y a lieu de pousser un projet de conservateur central unique en Europe. » Des ambitions pour le post-marché européen qui sont, paraît-il, regardées avec attention jusque dans les pays d’Asie…

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