La finance dans le vif du débat électoral britannique

le 22/04/2010 L'AGEFI Hebdo

A l’approche des élections du 6 mai, travaillistes et conservateurs sont peu convaincants sur la réduction des déficits publics.

Aquelques jours du 6 mai, date des élections législatives outre-Manche, les dés ne sont toujours pas jetés. Si le parti conservateur maintient une avance dans les sondages sur son adversaire, le Labour au pouvoir n’est pas complètement distancé, soulignant ainsi toujours plus la possibilité d’un gouvernement de coalition où le parti libéral-démocrate jouerait les arbitres.

Dans une campagne électorale où le thème de l’économie a dominé les débats, les observateurs s’accordent pour dénoncer l’absence de détails notables dans les différents programmes sur les moyens à employer pour remettre en ordre les finances publiques du pays. Le Royaume-Uni, qui a subi sa plus importante récession depuis les années 30, devrait connaître cette année un déficit de 167 milliards de livres, soit 11,8 % du PIB : « Le parti conservateur s’est engagé à réduire les déficits publics bien plus rapidement que le parti travailliste, constate David Phillips, économiste senior à l’Institute of Fiscal Studies (IFS), un organisme économique indépendant très écouté. Pour autant, le programme Tory fait complètement l’impasse sur les 18 milliards qu’il leur faudrait pour parvenir à cet objectif : 14 milliards de livres manquent ainsi à l’appel au chapitre de la réduction des dépenses publiques et 4 milliards en matière de hausse des impôts. » Même constat pour le parti travailliste : les imprécisions du programme concerneraient la bagatelle de 20 milliards de livres. « Une élection politique repose essentiellement sur un langage d’identification émotionnelle, destiné à s’arroger les votes des indécis », explique le professeur Karel Williams, directeur du CRESC (Centre for Research on Socio-Cultural Change) à l’université de Manchester. « A la différence des élections précédentes où les conservateurs avaient axé leur discours sur l’anti-Europe ou encore l’anti-‘welfare’, ces notions ont complètement disparu des programmes », poursuit le professeur.

Le sort de la FSA en question

A l’inverse, les conservateurs ont produit un « manifesto » destiné, entre autres, à s’allier la faveur de la communauté économique britannique : la réduction du déficit public se traduira notamment par des coupes claires à hauteur de 6 milliards de livres dans les dépenses de l’administration en 2010-2011, une initiative qui devrait ainsi permettre à ce parti de ne relever la national insurance contribution (NIC) - une sorte de contribution sociale généralisée financée à la fois par l’employeur et le salarié - que sur les salaires annuels supérieurs à 45.000 livres. Ce projet a produit son effet sur la communauté patronale britannique, en butte aux intentions travaillistes de relever cet impôt universellement d’un point à compter d’avril 2011 : « La décision de préserver la NIC, au détriment des dépenses publiques, est pourtant à double tranchant, analyse David Phillips. La suppression des dépenses publiques peut en effet constituer une menace importante pour l’emploi, en particulier dans ce contexte de reprise économique molle. » Dans cette partie de ping-pong électorale, le parti conservateur a aussi promis d’introduire une réduction de l’impôt sur les sociétés, toutes tailles confondues, dans son premier budget post-électoral.

Divergents, les programmes économiques des deux partis en lice sont également devenus plus distincts, au fil de la campagne, sur le chapitre de la supervision financière, des taxes et des bonus. Le sort de la structure tripartite de la supervision financière outre-Manche caractérise la différence d’approche fondamentale entre conservateurs et travaillistes. Depuis la publication d’un livre blanc sur le système bancaire en juillet 2009, le parti Tory, sous la houlette de David Cameron, n’a pas modifié sa volonté de se passer de la FSA - la Financial Services Authority - créée en 1997 par Gordon Brown, et de confier la responsabilité d’une stabilité macroprudentielle ainsi que d’un droit de supervision sur l’ensemble des établissements financiers individuellement à la Banque d’Angleterre. En cas de victoire des Tories, la banque centrale bénéficierait aussi du pouvoir de réglementation des structures de rémunération dans les banques, tout comme celui d’exiger des établissements financiers de renforcer leurs besoins en capitaux propres.

Pour l’aider à accomplir ces nouvelles missions, les Tories envisagent la création d’un comité de politique financière - financial policy committee - qui coexisterait avec l’actuel comité de politique monétaire. « On peut très bien imaginer que la FSA devienne, selon ce schéma, une sorte de filiale de la Banque d’Angleterre, ce qui faciliterait sans doute l’échange d’informations entre les structures, estime Keith Pilbeam, professeur d’économie internationale et de politique au sein de City University à Londres.« On peut cependant objecter à ce projet l’absence d’une double supervision, pourtant utile à détecter les anomalies. » Selon le programme conservateur, les pouvoirs de la FSA relatifs aux consommateurs fusionneraient avec ceux de l’OFT, l’autorité de la concurrence britannique, afin de créer une toute nouvelle agence de protection des consommateurs (Consumer Protection Agency). « Si ce projet aboutit, avance Peter Snowdon, associé au sein du cabinet d’avocats Norton Rose LLP, la protection des consommateurs, qui fait l’objet actuellement d’une réglementation légère de la part de l’OFT, pourrait soudainement devenir bien plus drastique. » A l’inverse, le parti de Gordon Brown, qui a inscrit sa politique réglementaire à l’intérieur du projet de loi sur les services financiers - Financial Services Bill - présenté en novembre 2009, a l’intention de renforcer les pouvoirs de la FSA ; l’autorité pourra ainsi mettre un terme aux rémunérations élevées en supprimant par exemple les packages qui récompenseraient les prises de risque excessives.

Les divergences sont également patentes en ce qui concerne une taxation spécifique sur les banques. Si le gouvernement de Gordon Brown a toujours privilégié un accord international préalable, le parti de David Cameron se dit prêt désormais à prendre une décision unilatérale en cas d’échec d’une concertation plus large sur le sujet. « Quel que soit le vainqueur final, il est certain que le sort des banques va être passé au peigne fin une fois l’élection passée, anticipe Keith Pilbeam. Les établissements partiellement nationalisés à l’image de RBS et Lloyds Banking Group représentent un poids excessif pour les finances publiques et la perspective d’une scission de ces établissements - en particulier RBS - est une hypothèse vraisemblable. »

Limiter les bonus en cash

D’ores et déjà, les conservateurs ont laissé entendre qu’ils souhaitaient vendre la participation de l’Etat dans ces deux banques au plus tôt ; le chancelier de l’Echiquier du cabinet fantôme Georges Osborne a même cité 2012 pour la vente probable de quelque 70 % de RBS, tout en précisant que cette cession prendrait le temps qu’il faut pour en obtenir un bon prix. De son côté, le gouvernement travailliste, qui conditionne aussi la vente des parts de l’Etat au retour à la rentabilité de ces deux banques, s’est prononcé plus clairement sur Northern Rock, nationalisée en 2007. Le parti de Gordon Brown souhaite céder cet établissement à ses clients, renouant ainsi avec la forme mutualiste qui était la sienne jusque dans les années 90.

Si l’ensemble des candidats en lice s’oppose à la culture des bonus excessifs, le parti libéral-démocrate britannique, sous la houlette de Nick Clegg, est allé plus loin en souhaitant limiter les bonus en cash des banquiers à 2.500 livres et interdire purement et simplement aux banques non rentables d’en distribuer : « Dans la perspective d’un gouvernement sans majorité, il paraît extrêmement peu probable que cette mesure sur les bonus sans queue ni tête puisse influencer en quelque manière le jugement de Georges Osborne », estime Charles Lewington, directeur général de la société de conseil indépendant Hanover. Reste que, à quelques jours du scrutin, les perspectives de concessions semblent de plus en probables, qu’elles se fassent sur le terrain économique ou encore sur celui de la réforme des institutions financières. 

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