L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Faisons-nous des progrès pour annoncer les catastrophes ?

le 14/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Il y a quelques mois, la Grèce alarmait le monde : marchés financiers, banques, populations, politiques… quand apparaissaient au grand jour ses problèmes budgétaires. Elle mobilisait in extremis un soutien de la Banque centrale européenne (BCE), alors que cette dernière avait juré la semaine précédente qu’elle ne ferait rien. Puis on voit des Etats mettre la main à la poche après avoir longtemps réfléchi, l’Allemagne surtout. Ils lui font des prêts à de bonnes conditions, avec trois ans de grâce, de manière à passer la bosse de la dette. Entre-temps, on suppose que les choses iront mieux… mais la situation est toujours tendue et la dette grecque se négocie à 10 %.

Il y a quelques jours, l’Irlande annonce qu’elle a plus de pertes que prévu dans son système bancaire. Elle fait ses calculs et annonce que son déficit budgétaire 2010 va atteindre 32 % du PIB. Les marchés sont « estomaqués », mais saluent vite la manœuvre. Ils apprécient aussi la bonne nouvelle de l’an qui suit : un déficit budgétaire qui s’établirait « seulement » à 11 % du PIB. Pour autant, le ratio dette sur PIB passe à près de 100 % (99 % exactement, ce qui ne s’invente pas), et la période d’ajustement devra durer plus des quatre ans annoncés, au moins dix. Mais les marchés financiers trouvent bonne cette idée de passer la perte en une fois, en lieu et place d’un drain pénible. Ils aiment cette politique de clarté et de franchise, et la dette irlandaise se négocie à 6,5 %.

Comment expliquer ces différences de traitements ? Les marchés financiers ont-ils été mithridatisés par la Grèce ? Le sérieux irlandais et la politique de clarté du pays jouent-ils à ce point ? L’existence de réserves et d’un système de retraites plus stable est-elle la source d’une différence de natures ? Le calme social irlandais est-il bénéfique ? Mais ce sont des millions d’Espagnols qui défilent contre la rigueur à Madrid, sans que les marchés, là encore, ne s’affolent (4,2 %).

Une première explication est que tout le monde a compris que la sortie de crise ne sera simple pour personne, Etats-Unis en tête. Les mesures exceptionnelles s’installent dans le paysage, qu’il s’agisse de financer plus largement les banques, comme en Europe, ou plus directement l’immobilier, comme aux Etats-Unis.

Une deuxième explication est que les institutions ont fait des progrès. D’abord, le système mis en place par la BCE pour acheter des titres a bien fonctionné. On a vu que des milliards d’euros de titres pouvaient être achetés et stérilisés pendant quelques semaines, le temps que les organisations de financement public prennent le relais. On a vu aussi que ces organisations sont en place. Les protocoles sont désormais acceptés et signés, pour plus de 440 milliards, après ceux d’ores et déjà engagés pour la Grèce. La tactique irlandaise est à saluer : l’enregistrement comptable de l’injection de capital dans Anglo Irish Bank s’élève à quelque 19 milliards. Mais il prend la forme de billets d’ordre (promissory notes), avec un échéancier étalé sur plusieurs années. Le ministre des Finances irlandais a même précisé que l’Etat n’avait pas besoin de lever de nouveaux fonds d’ici à la fin de l’année. On peut supposer que tout cela a été préparé…

Une troisième explication est que les peuples ont fini par comprendre que l’ajustement était inévitable. Les manifestations sont des barouds d’honneur, pour tenter de réduire ou de repousser les factures, mais elles ont eu leur temps. Les politiques sont en train de voir comment opérer le paiement réel, qui passe par des coupes dans les dépenses - ce qui engage l’avenir, et aussi par des taxations, ce qui concerne le passé. Mais à vouloir solder trop vite le passé, on risque de mettre en cause l’avenir, en désespérant l’épargne privée des entreprises et des ménages.

C’est à ce point précis que nos progrès marquent leurs limites, car le partage du fardeau doit être bien réparti, dans l’espace - entre agents économiques -, et dans le temps - pour permettre de la croissance, avec le bon échéancier. Ce point est d’autant moins clair que les horizons ne sont pas alignés entre pays du monde bien sûr, mais pas davantage entre pays d’Europe, ce qui est notre risque majeur. Il faut donc mesurer et calculer, mais savoir que rien ne marchera si ce n’est pas clair, pas compris et, surtout, inéquitable.

Avouons, nous savons aujourd’hui mieux annoncer des catastrophes que des solutions justes. Encore un effort.

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