Entretien avec... Eloi Laurent*, économiste à l'OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques, Centre de recherche en économie de Sciences Po)

« Les Européens sont sous anesthésie intellectuelle »

le 24/06/2010 L'AGEFI Hebdo

Renouer avec la croissance économique et mettre en place des programmes d’austérité budgétaire ne sont-ils pas antinomiques ? Quel sort attend l’Europe ?

La stratégie économique - si on peut utiliser ce terme - que l’on voit apparaître repose sur deux piliers. Le premier est une dépression budgétaire coordonnée, tous les pays s’y engageant en même temps. Le second est la dépréciation de l’euro pour tenter de contrebalancer le premier. Vu la faiblesse de l’ouverture commerciale de la zone euro sur le reste du monde, cette politique est illusoire et nous mène tout droit à la catastrophe. La stratégie de « sortie de crise » va donc aggraver les problèmes d’ensemble et menace de replonger la zone euro dans la récession. Une véritable stratégie de croissance consisterait à garantir la soutenabilité financière, c’est-à-dire une stabilisation des dettes publiques autour d’un ratio de l’ordre de 100 % du PIB, par une soutenabilité économique, c’est-à-dire la restauration de la compétitivité des pays qui l’ont perdue, notamment au sud, par des politiques de recherche-développement, d’innovation, etc.

Vous énumérez les objectifs d’Europe 2020...

Pourquoi ne pas l’utiliser comme tremplin et dégager des ressources budgétaires communautaires utiles à la cohésion de la zone euro ? Dans le cadre d’Europe 2020, il serait possible de réorienter des moyens budgétaires vers un soutien à une croissance verte dans les pays du sud. Au lieu de cela, les Européens sont en train de renouer avec la culture disciplinaire des années 90 et une conception exclusivement punitive du Pacte de stabilité, comme en témoigne la proposition de suspendre les droits de vote au sein du Conseil européen pour un pays qui ne respecterait pas ses engagements en matière de finances publiques. La crise actuelle nécessite au contraire de faire preuve d’imagination : il faut repenser le budget européen en créant par exemple une taxe carbone européenne pour l’alimenter.

Comment en est-on arrivé à une telle impuissance dans la réflexion et dans l’action ?

Depuis le Traité de Maastricht, les Européens sont sous anesthésie intellectuelle. On a peu fait pour mieux intégrer des économies qui partagent pourtant la même monnaie. Quand la crise financière est apparue, les responsables européens ont entonné le refrain de la dénégation. Ils ont nié la crise et, à la fin, c’est la crise qui nie l’Europe : d’une crise financière américaine, nous sommes passés à une crise politique européenne. Comme les nations sont en principe éternelles, les Européens ont cru que la zone euro pouvait l’être aussi. Mais nous sommes en train de réaliser que la zone euro, si elle ne se réforme pas, sera une union monétaire à durée déterminée.

*Auteur avec Jacques Le Cacheux de « Zone euro, no future ? » - Lettre de l’OFCE - juin 2010

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