L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

Déficits publics, un défi surmontable

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Jamais en temps de paix la croissance de la dette publique n’a été aussi forte. Tous les grands pays avancés auront une dette publique dépassant 90 % du PIB au milieu de la décennie. De 2007 à 2014, selon le FMI, le ratio de dette publique de ces pays devrait progresser de plus de 30 points de PIB pour approcher les 110 %. Sur cette augmentation, 3 points seraient imputables au soutien du système financier, 4 points à la charge de l’endettement accrue, 10 points au jeu des stabilisateurs automatiques, 3 à 5 au stimulus budgétaire et 9 à des pertes de recettes liées à la baisse des prix d’actifs. Le creusement des déficits est largement structurel, le ratio du déficit corrigé des variations cycliques est de l’ordre de 4,4 % en zone euro sur un déficit total de 6,7 points, de 9,8 points au Royaume-Uni (pour un total de 13,3 points) et de 8,8 points aux Etats-Unis (pour un total de 10,7 points). Or, les déficits structurels ont souvent montré une forte propension à persister sur de nombreuses années.

Si pour l’heure, compte tenu de la sous-utilisation des capacités de production, le risque d’effet d’éviction de la dépense publique sur l’investissement privé paraît limité, la situation actuelle des finances publiques ne saurait être prolongée sans affichage d’un dispositif de redressement crédible. Car la situation budgétaire, contrairement à ce que l’on observait avant la crise, débouche désormais, comme on l’a vu récemment dans la zone euro, sur un gonflement des primes de risque et donc, in fine, sur un alourdissement de la charge de la dette rendant plus difficile encore l’ajustement. Par ailleurs, un niveau de dette élevé augmente la probabilité qu’un éventuel choc sur les taux ou la croissance ne vienne déboucher sur une dynamique insoutenable. Ensuite, la hausse de la charge de la dette conduit, sauf à augmenter les prélèvements, à devoir sacrifier certaines prestations publiques. La hausse des prélèvements, à partir d’un niveau déjà très élevé dans de nombreux pays, risque d’accentuer les distorsions fiscales préjudiciables à la croissance. Enfin, la dette réduit la capacité à mettre en place un stimulus si le besoin se manifestait.

Au-delà de considérations purement budgétaires, la détérioration des finances publiques constitue un défi pour les banques centrales : non seulement le niveau de la dette peut entraîner un dérapage des anticipations inflationnistes, mais aussi nourrir les incertitudes en rendant plus complexe la politique monétaire (quel taux approprié ?), tandis que le poids de la charge de la dette peut amener à des pressions en faveur de la monétisation, jetant des doutes sur l’indépendance des banques centrales.

Le retour à la normalité est difficile. La modification des soldes primaires (hors intérêts), nécessaire pour ramener les taux d’endettement similaire à des niveaux comparables à ceux observés avant la crise, est de très forte ampleur, mais elle n’est pas sans précédent. L’examen des expériences passées de consolidation budgétaire réussies montre que, sur une dizaine de pays, une réduction substantielle du ratio d’endettement a pu être accomplie principalement par le jeu du solde primaire, la contribution de la croissance ayant été de ce point de vue négligeable (sauf Espagne et Irlande). Cela ne veut pas dire qu’il faille s’abstenir de poursuivre les réformes destinées à soutenir la croissance, il reste qu’il y a trop d’incertitudes en la matière pour que l’on puisse compter sur ce seul élément.

Selon le FMI, un excédent structurel primaire de 8 points de PIB de 2011 à 2020 (passage de -4,3 % à +3,6 % du PIB) serait nécessaire pour ramener le ratio de dette à 60 points de PIB en 2030, avec toutefois des différences marquées entre pays : un cinquième des pays avancés devrait faire un ajustement de plus de 10 points et les deux tiers de moins de 5 points. L’ajustement serait réduit de moitié avec un objectif de stabilisation du ratio de dette au niveau de 2012. Le FMI estime que, sur 10 ans, la fin des mesures de stimulation pourrait contribuer à hauteur de 1,5 point de PIB au redressement des soldes primaires, le gel des dépenses publiques hors santé et pensions à 3,5 points de PIB (dans l’hypothèse d’une croissance de 2 %, ce qui implique des priorités et une recherche d’efficacité de la dépense), la stabilisation en proportion du PIB des dépenses liées au vieillissement apporterait une contribution de 3 à 4 points et les prélèvements de 3 points.

A plus court terme, l’affichage d’une politique crédible de consolidation budgétaire, portant essentiellement sur la dépense, peut être de nature à renforcer l’efficacité des mesures de soutien en place, à la fois par le jeu du comportement des ménages, mais aussi via les taux d’intérêt. La perspective d’un retour à la soutenabilité de la dette repousse les craintes d’inflation et donc les anticipations de relèvement des taux d’intérêt, ce qui permet de contenir la hausse des taux longs.

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