L'analyse de... Florence Legros, professeur à l'Université Paris Dauphine

Au son du COR...

le 22/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Le COR (Conseil d’orientation des retraites) vient de livrer ses prévisions sur l’équilibre financier des régimes de retraites. Selon les scénarios, qui diffèrent entre eux par l’hypothèse de taux de chômage retenu, les déficits s’étageraient de 41 milliards d’euros par an en 2020 (72 en 2050) à 49 milliards en 2020 (115 en 2050). Ces déficits abyssaux ont provoqué de nombreuses réactions parmi lesquelles celles des leaders syndicaux qui ont fait remarquer la variabilité des résultats, notamment en référence au quasi-équilibre à l’horizon 2020 prévu par le COR en 2007.

Ces chiffres constituent-ils une surprise ? Non. Pour n’en citer qu’un, citons le rapport intitulé L’avenir de nos retraites paru en 1999 et rédigé par la Commission Charpin du nom du commissaire au Plan de l’époque. Ce rapport avait confirmé plusieurs exercices antérieurs ; les déficits y étaient déjà faramineux. Les plus curieux se reporteront avec intérêt à ce rapport qui disait déjà l’essentiel. Ils y trouveront - entre autres - une phrase intéressante : « La baisse du taux de chômage améliorerait les perspectives sans cependant supprimer les déficits. »

Pourquoi alors l’hypothèse de taux de chômage à 4,5 % aboutissait-elle à un quasi-équilibre en 2007 alors que les révisions de 2010, intégrant le taux élevé que nous connaissons, débouchent sur ces déficits importants ?

C’est qu’entre temps, la réforme de 2003 a introduit un mécanisme qui rend l’équilibre des régimes de retraite extrêmement sensible au taux de chômage. En effet, la réforme de 2003 introduit la possibilité de basculer les excédents de l’assurance chômage vers les régimes de retraite. Il est clair qu’un écart de taux de chômage de 5 % modifie considérablement l’équilibre du régime de retraite. Avec un taux de chômage élevé, les transferts ne s’opèrent plus et on retrouve le poids déterminant de la démographie ; il n’est donc pas surprenant qu’on retrouve les déficits importants mis en évidence dans les rapports les plus sérieux publiés avant 2003.

Ce qui est à l’évidence fâcheux, c’est que l’entropie dans le système introduite par la réforme de 2003 n’ait pas été mise en évidence, ce qui aurait induit une plus grande lisibilité des prévisions et sans doute moins de méfiance face à des résultats en apparence instables.

C’est d’autant plus regrettable que la baisse prévue du taux de chômage en 2007 était nourrie par un mythe à la vie dure : celui selon lequel l’arrivée massive des baby-boomers à la retraite allait mécaniquement baisser le taux de chômage, comme si l’emploi dans l’économie était une donnée fixe, à partager entre un nombre donné d’actifs, ce qui est évidemment faux et a été rappelé avec force par la crise économique et financière.

Autre résultat exposé dans le rapport du COR qui a provoqué des réactions : l’augmentation de l’âge de la retraite (12 ans) qui ressortirait d’une lecture rapide de l’abaque (diagramme, NDLR) rappelant les mécanismes d’équilibre du régime de retraite. Cette abaque ne dit rien d’autre que l’équilibre d’un régime en répartition résulte de trois données : le taux de cotisation, le taux de remplacement (pension rapportée au salaire moyen de l’économie), et le taux de dépendance (ratio inactifs sur actifs). Jouer sur l’âge de la retraite revient à jouer sur le taux de dépendance puisque l’augmentation de l’âge de la retraite diminue mécaniquement le nombre de retraités et augmente tout aussi mécaniquement le nombre d’actifs. Une lecture plus soigneuse de l’abaque permet d’arbitrer entre âge de la retraite, baisse des taux de remplacement et augmentation des cotisations. Reste qu’en période de déprime économique, les deux dernières mesures sont peu souhaitables.

Le problème est que l’utilisation exclusive de l’âge de la retraite comme outil de rééquilibrage est peu praticable. Les déficits importants plaideraient pour une augmentation massive de cet âge mais la période de taux de chômage élevé que nous traversons, les perspectives de reprise difficile de l’économie française, le taux d’emploi des seniors très faible (38 % seulement pour les 55-64 ans pour une moyenne européenne de 45 %) rendent peu imaginable un recul massif de cet âge sans diminution importante des taux de remplacement de ceux qui ne réussiraient pas à cumuler les précieuses annuités.

Un préalable important est donc de travailler en priorité sur l’emploi des seniors ; ce préalable signifie qu’il convient avant tout d’écarter deux légendes : celle qui dit que le taux de chômage baisse mécaniquement avec le vieillissement de la population et celle qui prétend que l’emploi des jeunes souffrirait d’un emploi des seniors plus fort. Ces deux légendes, tirées directement d’une logique malthusienne, ont fait perdre de précieuses années à la réforme des retraites en France.

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