Conjoncture en zone euro, le morcellement

le 14/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Les divergences macroéconomiques entre les pays sont de plus en plus marquées, compliquant l’analyse de la région.

Les pères fondateurs de l’union monétaire n’avaient certainement pas prévu qu’une dizaine d’années après le lancement de la monnaie unique, la zone euro présenterait un tableau de statistiques macroéconomiques et financières aussi éparpillées. Ils n’avaient certainement pas prévu que la zone donnerait d’elle l’image d’une région fragmentée par un accroissement brutal des divergences économiques. L’euro devait au contraire permettre la convergence des économies des pays membres. Mais la crise économique la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale est passée par là.

Aujourd’hui, parler de la zone euro comme d’une zone homogène et entière est devenu un exercice délicat, voire impossible. Qu’y a-t-il de commun entre des pays comme la Grèce, l’Espagne ou l’Irlande qui accumulent les années de récession et l’économie allemande qui a affiché une santé éclatante au printemps (+2,2 % au deuxième trimestre) ? Qu’y a-t-il de commun entre le chômage en Espagne qui concerne 20 % de la population active (50 % dans la construction) et la « surprise » du taux de chômage allemand (7,5 %) au plus bas depuis… 1992 et inférieur au taux de chômage américain ? Pas grand-chose et pourtant, les conjoncturistes comme la Banque centrale européenne doivent établir une projection unique pour cet ensemble éclaté.

Pour établir leurs prévisions, « les économistes ont désormais une démarche ‘bottom-up’, explique Gilles Moec, économiste à Deutsche Bank. Ils mènent des analyses par pays, puis ils les agrègent. Ils sont dans l’obligation de prendre en compte les grandes divergences entre les économies de la zone. Cela n’empêche pas qu’il demeure un socle commun qui s’impose à tous les pays comme les évolutions de la demande mondiale, le taux de change de l’euro ou l’orientation restrictive des politiques de consolidation budgétaire ». L’hétérogénéité des évolutions économiques présente au moins un avantage : « Un ‘double dip’ (double creux, NDLR) en zone euro est improbable », estime Clemente de Lucia, économiste de BNP Paribas. Un avis partagé par Cédric Théllier, économiste zone euro de Natixis : « Les différents modèles de croissance parmi les pays membres vont permettre d’éviter le scénario du ‘double dip’ » pour la zone dans son ensemble. Car certains pays dits périphériques du sud de l’Europe n’ont même pas connu de rebond. A l’instar de l’Espagne qui, après avoir enregistré un repli du PIB de 3,7 % en 2009, affichera de nouveau un résultat négatif cette année. Quant à l’économie grecque promise au pain sec et à l’eau en matière de finances publiques, elle est partie pour aligner plusieurs années de récession.

L’Europe des cercles

« Aujourd’hui, la zone euro repose sur trois cercles, expose Gilles Moec. Le premier inclut l’Allemagne qui, contrairement à une idée reçue, n’est pas une locomotive pour ses partenaires européens. L’économie allemande fonctionne comme un ‘hub’ commercial ; elle exporte une grande part de biens importés. » Une étude de la Bundesbank montre que l’industrie allemande incorporait dans ses exportations près de la moitié des importations de biens intermédiaires. Ce type d’importations s’est accru de 70 % entre 2003 et 2008, en provenance notamment des pays voisins d’Europe centrale. « Un deuxième cercle comprend la France et l’Italie, deux pays plus sensibles aux évolutions du taux de change de l’euro, poursuit Gilles Moec. Le troisième comprend l’Irlande, la Grèce, le Portugal et l’Espagne pour qui les effets de second tour des politiques budgétaires restrictives vont faire mal. » Jacques Cailloux, économiste zone euro à RBS (lire aussi l’entretien), divise lui aussi la zone en trois groupes : « Le premier intègre l’Allemagne historiquement immunisée contre une hausse de l’euro, les pays nordiques, les Pays-Bas et l’Autriche. Le second contient la France et la Belgique. Le troisième comprend les pays du sud et l’Irlande. L’Italie oscille, selon les critères, entre les deux derniers groupes. »

Au ralenti

Pour l’avenir immédiat, les conjoncturistes sont unanimes : le rebond de l’activité du premier semestre va connaître un tassement. Les indicateurs avancés de la Commission européenne et les indicateurs PMI Markit ont atteint un pic avant l’été et pronostiquent une décélération pour la seconde moitié de l’année de la zone euro. « Les économies européennes n’ont pas la capacité de mettre en place une mécanique de croissance soutenue dans les années qui viennent, explique Cédric Thellier. Les conséquences de l’arrêt des politiques de soutien bugétaire seront un ralentissement de l’activité. »

Encore une fois, ce tassement touchera diversement les pays de la zone. « Les divergences du début d’année (-1,5 % au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent pour le PIB grec et -1,2 % pour l’Irlande) vont subsister à l’horizon de nos prévisions, indique Clemente de Lucia. En 2011, l’Allemagne devrait enregistrer une croissance deux fois supérieure à la moyenne de la zone (1,1 %) ; une moyenne sur laquelle s’alignera la croissance française. Les autres économies seront très à la traîne, avec une hausse du PIB de 0,5 % en Italie et une contraction en Espagne, au Portugal et en Grèce. » Même les plus optimistes révisent leurs prévisions. C’est le cas de la banque Goldman Sachs qui table désormais sur une croissance moyenne du PIB l’an prochain de 1,8 % (2,2 % précédemment) au vu de la rapide dépréciation du dollar vis-à-vis de l’euro.

Niveaux

La dispersion vaut pour bien d’autres indicateurs. Les évolutions des indices de prix scindent la zone euro en deux groupes bien distincts, le groupe désinflationniste et le groupe qui a déjà les deux pieds en déflation. L’inflation sous-jacente (hors prix alimentaires et de l’énergie) est prévue à 0,6 % pour l’ensemble de la zone l’an prochain par BNP Paribas. Il n’en demeure pas moins que « l’inflation sous-jacente est d’ores et déjà négative ou proche de zéro en Espagne et en Irlande, tandis qu’elle devrait basculer en territoire négatif dans un futur proche au Portugal et en Grèce », ajoute Clemente de Lucia. Or, un PIB nominal faible, c’est un ratio dette publique/PIB plus élevé qui va compliquer la tâche « de ces pays qui auront du mal à tenir leurs engagements en matière d’assainissement budgétaire », conclut l’économiste.

Si les pays d’Europe du Nord, la France et l’Italie se sont extirpés de la récession, il ne faut pas oublier qu’ils sont tombés de haut (-4,7 % pour le PIB allemand en 2009 et -5,1 % pour l’Italie). L’exemple le plus frappant concerne l’industrie italienne revenue, en niveau, à l’année 1996.

La hauteur de la chute est toujours aujourd’hui supérieure à la hauteur du sursaut. « Le chemin vers la croissance sera long. Le PIB restera en deçà de son niveau d’avant-crise jusqu’à la fin de 2012 », fait valoir Clemente de Lucia. « Avant la faillite de Lehman en 2008, le PIB en volume de l’ensemble de la zone euro représentait 7.815 milliards d’euros, renchérit Cédric Thellier. Aujourd’hui, il se situe à 7.511 milliards et nos prévisions le portent à 7.754 milliards à la fin de l’année 2012. » Les taux d’utilisation des capacités de production industrielle (TUC) sont très loin, eux aussi, d’être revenus à leur moyenne de longue période. En France, le TUC est tombé pendant la crise de 84 % à 70 % et a rebondi depuis à 76 %. Au niveau des échanges de marchandises, le commerce mondial a recouvré son niveau de 2008 grâce aux pays émergents. Mais de nombreux pays développés sont encore en deçà de leurs volumes d’exportations de 2008. En Europe, « l’Espagne a retrouvé son niveau d’exportations d’avant la crise et la France n’en pas très loin », indique Gilles Moec.

Incontestablement, plusieurs économies de la zone euro se portent mieux. Toutes n’ont cependant pas retrouvé leurs couleurs et leur lustre d’avant-crise. Les seize économies de la région doivent persévérer pour recréer la valeur détruite par la crise. 

A lire aussi