Carmignac, une réussite qui intrigue

le 15/04/2010 L'AGEFI Hebdo

Avec une collecte de 20 milliards d’euros sur les quinze derniers mois, la société de gestion est à un tournant de sa croissance.

La belle histoire s’est transformée en conte de fées. Créé en 1989, Carmignac Gestion a prospéré pour atteindre 12 milliards d’euros d’actifs en 2008. Et depuis que le ciel de la finance s’est obscurci, ses encours se sont envolés à 33 milliards d’euros fin 2009, puis à 40 milliards fin mars 2010… sans qu’aucune ombre ne semble se profiler au-dessus de son siège de la place Vendôme. La profession scrute pourtant de près la structure fondée par Edouard Carmignac pour comprendre comment elle a pu collecter 20 milliards d’euros sur les quinze derniers mois, dont 5 milliards d’euros au premier trimestre 2010, sans pour autant révolutionner son fonctionnement. L’exercice est de fait délicat. D’autant que la société doit faire face à un double enjeu : gérer la croissance globale, mais aussi celle du fonds diversifié Carmignac Patrimoine.

Le navire amiral de la maison est passé de 3 milliards d’euros d’encours début 2008 à 20 milliards fin mars 2010, soit la moitié des actifs actuels de Carmignac Gestion. Les clients se sont littéralement jetés sur ce produit géré par Edouard Carmignac, Frédéric Leroux et Rose Ouahba, qui a affiché une performance positive (+0,5 %) en 2008. « L’avenir est aux fonds ‘blockbusters’ bénéficiant d’une véritable notoriété à l’échelle européenne, explique Eric Helderlé, directeur général délégué de Carmignac Gestion. Nous préférons faire grandir notre gamme actuelle plutôt que de lancer de nouveaux produits pour l’instant. » Certes, mais un tel paquebot peut-il continuer à satisfaire les clients ? Edouard Carmignac en est persuadé : la stratégie du fonds repose sur des actifs liquides et diversifiés, très internationaux, sans contrainte de capacité. En Allemagne, le Frankfurter Allgemeine Zeitung remarquait toutefois le mois dernier que si son fonds vedette figurait toujours parmi les meilleurs, sa performance a baissé. Elle s’est de fait élevée à 13,63 % sur un an au 1er avril, le plaçant au 219e rang de sa catégorie sur 241.

Des choix atypiques

Ainsi, Carmignac Patrimoine s’exporte, alors même qu’il s’agit d’un fonds de droit français. Si d’autres sociétés de l’Hexagone (de la Financière de l’Echiquier à Mandarine Gestion, en passant par La Compagnie Financière Edmond de Rothschild) ont porté leur gestion hors des frontières, la grande majorité « propose avant tout hors de France des produits luxembourgeois et, dans une moindre mesure, irlandais », indique Carlos Pardo, directeur des études économiques à l’AFG (Association française de la gestion financière). Carmignac est donc atypique, mais pas unique à cet égard. « Nous avons fait agréer quatre de nos fonds de droit français dans huit pays européens, confirme Stéphane Toullieux, directeur général de Financière de l’Echiquier. Nous avons commencé à prospecter hors de France dès 2001, alors que nous ne gérions à l’époque que 200 millions d’euros. Il n’y a aucune raison de limiter notre développement à la France, même avec des produits de droit français. »

Le raisonnement est le même chez Carmignac Gestion, qui compte d’ailleurs un million de clients en Europe. Dotée d’un bureau à Luxembourg dès 1999, la société vend aujourd’hui plus à l’étranger qu’en France, ses produits étant agréés dans dix autres pays : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Suède, Suisse et même Singapour. Pourtant, elle refuse de dévoiler des chiffres détaillés ou de s’exprimer sur sa stratégie à l’international. Ce qui a fait polémique en Allemagne après sa démission de l’association locale des gérants (BVI), refusant de délivrer des statistiques par pays sur son activité commerciale. A l’automne dernier, Carmignac Gestion a aussi fait parler d’elle en Espagne, où elle a ouvert en 2008 des bureaux commerciaux comme elle l’a fait en Italie pour assurer son développement. Lorsque l’unité d’analyses des investissements de BBVA a retiré six fonds Carmignac de sa liste de produits recommandés, la filiale de banque privée de Santander, Banif, a suivi, provoquant des rachats de clients à hauteur de 450 millions d’euros sur un encours initial en Espagne de 1,5 milliard.

Aujourd’hui, Eric Helderlé sourit : « Santander nous a référencés de nouveau. Désormais, notre encours en Espagne est supérieur à ce qu’il était avant ce déréférencement ». De fait, les esprits sont apaisés. « Nous avons une bonne opinion sur plusieurs fonds de cette société, qui a une bonne réputation et jouit d’un prestige international », souligne Javier Saenz de Cenzano, analyste senior de fonds chez Morningstar en Espagne. Même si un porte-parole de Banif précise : « Nous commercialisons des fonds Carmignac. Banif elle-même investit dans ces fonds à travers notre plate-forme All Funds, qui englobe plus de 200 sociétés de gestion. Nos clients peuvent aussi y investir : le banquier conseille chaque client selon son profil. Mais les fonds Carmignac ne figurent plus dans la Focus List, une gamme de 80 fonds recommandés. Cela étant, des fonds y entrent et en sortent continuellement. »

Seule certitude, le relais de croissance de Carmignac se trouve hors de France. Au total, une équipe d’une quarantaine de commerciaux se répartit le marché entre Paris, Luxembourg, Madrid et Milan. Objectif : atteindre les 50 milliards d’euros d’actifs en 2012. Un chiffre qui paraît presque modeste compte tenu du rythme actuel de la collecte.

En France, Carmignac Gestion reste le chouchou des conseillers en gestion de patrimoine indépendants (CGPI). « Il ne se passe pas un jour sans souscription sur des produits Carmignac. C’est une vraie réussite. Ce ne sont pas les mieux-disants en termes de rétrocession, mais cela n’empêche pas leur succès commercial : tout le monde en veut », confie Laurent Gaillot, directeur commercial de la plate-forme Cholet Dupont Partenaires qui travaille avec 300 CGPI.

Des ambitions nouvelles

Même enthousiasme chez les multigérants : « Lorsqu’une société se développe très rapidement, nous redoublons d’attention sur les techniques de gestion et la structure opérationnelle pour vérifier que la croissance est bien gérée, assure Cyril Lureau, directeur général délégué d’Avenir Finance. Nous avons été rassurés sur ces points pour le fonds Carmignac Patrimoine.  » L’essentiel des encours est ainsi distribué à des particuliers via des CGPI (35 %), des conseillers en réseaux (32 %), des banques et réseaux (19 %) ou directement auprès de clients privés (4 %).

Pour écrire la suite du conte de fées, Carmignac Gestion vise d’autres clientèles. « Une des priorités pour 2010 est de renforcer la clientèle institutionnelle, qui représente aujourd’hui 10 % de nos encours, grâce à nos fonds spécialisés », indique Eric Helderlé. Une question obère néanmoins l’avenir : comment Edouard Carmignac négociera-t-il sa succession ? Sa famille détient aujourd’hui 75 % du capital de la société, le solde étant aux mains des principaux dirigeants et salariés. Et à 63 ans, il reste très impliqué dans la gestion. « Edouard Carmignac a certainement conscience du risque d’une trop grande personnalisation de la société autour de lui, estime Frédéric Pétiniot, directeur général du cabinet de conseil Amadeis. Il cherche à montrer qu’il n’est pas le seul aux commandes, en mettant en avant, par exemple lors de sa dernière réunion trimestrielle, non seulement ses principaux gérants, mais également l’ensemble de son équipe » (lire l’encadré). A raison. « Nous serons très attentifs le jour ou Edouard Carmignac se désengagera de la gestion car même s’il est entouré d’une équipe compétente, son influence sur la gestion est aujourd’hui essentielle », remarque en effet le patron d’une société de multigestion.

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