Le Brésil de plain-pied dans la « guerre des changes »

le 14/10/2010 L'AGEFI Hebdo

Le gouvernement veut freiner l’afflux de capitaux sur son territoire et ralentir l’appréciation de sa devise.

Nous sommes en pleine guerre des changes. » La déclaration de Guido Mantega, le ministre des Finances brésilien, a relancé le débat sur le désordre monétaire international, au point de mettre le sujet sur la table de toutes les instances mondiales. A l’instar du Japon et d’autres pays émergents, le Brésil est préoccupé par l’appréciation continue de sa devise. Depuis début 2009, le real a gagné 28 % contre le dollar, s’échangeant à 1,67 contre le billet vert le 8 octobre, son plus haut niveau depuis septembre 2008.

Rendements attractifs

Pour remédier à la hausse du real, le gouvernement a pris plusieurs mesures, notamment pour freiner l’afflux de capitaux (123,8 milliards de dollars en 2010, selon les prévisions de l’Institut de la finance internationale). La taxe sur les achats étrangers d’obligations est ainsi passée de 2 % à 4 % (les achats d’actions restent imposés à 2 %). « Cela n’a pas enrayé la progression du real, constate Kit Juckes, responsable de la stratégie changes chez Société Générale CIB. Le seul effet a été de faire monter les rendements des obligations d’Etat brésiliennes. Pour l’instant, le marché est davantage guidé par la dévaluation du dollar. »

Mise en place en octobre 2009, la taxe sur les entrées de capitaux n’a eu, jusqu’ici, qu’un impact limité. Il faut dire que les rendements brésiliens sont très attractifs. Le taux de base est à 10,75 %, l’indice Bovespa s’est adjugé 76 % depuis début 2009 et l’économie devrait croître de 7,3 % en 2010 selon la banque centrale.

Parmi les autres mesures, le Brésil intervient massivement sur le marché des changes. La banque centrale a acheté 10,8 milliards de dollars en septembre, en partie pour compenser les achats d’actions de Petrobras. Ses réserves s’élevaient à 275,2 milliards de dollars fin septembre, contre 238,5 milliards fin 2009.

Compétitivité

La surévaluation du real menacerait la compétitivité des exportateurs, selon Guido Mantega. « Le taux de change effectif réel du real est supérieur de 20 % à sa moyenne historique, explique Valérie Perracino, économiste de BNP Paribas. Même si la balance commerciale reste excédentaire, les exportations progressent moins vite que les importations. Le solde pourrait même devenir négatif en 2011 si les prix des matières premières cessent d’augmenter. »

L’économie risquerait aussi de contracter la « maladie hollandaise », c’est-à-dire de se « reprimariser ». « La hausse du real handicape plus les exportations de produits industriels que celles de produits primaires, qui dépendent davantage des prix des matières premières et de la demande chinoise », précise Carlos Quenan, économiste chez Natixis.

Toutefois, dans le jeu actuel du marché des changes, le real n’est pas toujours perdant. Il a gagné 12 % contre l’euro, 5 % face au peso chilien depuis début juillet et 6,5 % face au peso colombien depuis début mai. Or, l’Union européenne et l’Amérique latine représentent ensemble près de 45 % des exportations brésiliennes, devant la Chine (14 %) et les Etats-Unis (10 %). « Il n’y a pas de problème de compétitivité et aucune indication de perte de parts de marché dans les principaux pays clients du Brésil, affirme Alexandre Schwartsman, chef économiste de Santander au Brésil. Les importations augmentent plus vite que les exportations parce qu’elles sont tirées par la demande intérieure, qui progresse plus que la production. »

Le Brésil, dont la stratégie n’a pas été couronnée de succès jusqu’ici, a peu d’armes à sa disposition dans l’environnement international actuel. « Ils pourraient encore augmenter les taxes sur les entrées de capitaux ou mettre en place un système de quarantaine, mais ils n’iront pas vers un contrôle des capitaux à la vénézuelienne », estime Valérie Perracino. A plus long terme, Alexandre Schwartsman préconise un « changement de politique budgétaire, notamment une baisse des dépenses publiques, pour tempérer l’inflation et pouvoir baisser les taux d’intérêt ». 

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