DOSSIER Banque privée

Les allocations d'actifs revisitées

le 25/03/2010 L'AGEFI Hebdo

Après avoir reculé dans les portefeuilles, au plus fort de la crise, actions et hedge funds pourraient revenir en grâce.

Limiter les dégâts en 2008 et profiter de la reprise en 2009…, c’est ce que la clientèle des banques privées a voulu obtenir ces deux dernières années pour voir son patrimoine fructifier. Les allocations d’actifs ont donc été revues au sein des portefeuilles. Et les poches actions et gestion alternative ont été particulièrement concernées par les arbitrages.

Les choix d’investissements sont effectués soit par les clients eux-mêmes, lorsqu’ils ont opté pour une gestion libre ou conseillée, soit par les banquiers privés quand ces derniers agissent dans le cadre d’un mandat. Mais même dans un mandat, le client intervient sur l’allocation. En effet, cette formule implique de déterminer un profil de gestion (défensif, équilibré ou dynamique) et « en 2008, nombre de clients ont voulu passer d’un profil dynamique à équilibré ou d'un profil équilibré à défensif, explique Laurent Monet, responsable du département produits et marché chez BNP Paribas Banque Privée. Bien sûr, nous avons procédé aux modifications demandées ».

Valeurs de rendement

Ces changements (observés par la plupart des établissements) impliquent une révision de l’allocation dont la principale manifestation est la baisse de la poche actions. Cette dernière a également été réduite en dehors de tout changement de profil : un portefeuille équilibré a pour objectif de détenir environ 40 % d’actions fin 2008 chez Neuflize OBC contre 60 % avant la crise. Cette réduction s’explique en partie par la baisse du marché, mais aussi par des désinvestissements qui interviennent dès les premiers jours de 2008. Car la défiance est alors générale à l’égard des actions. Elle se manifeste un peu plus tôt dans certains établissements (et même dès 2005-2006 chez Rothschild & Cie Gestion). Et les arbitrages affectent tous les supports « actions », des fonds détenus en direct aux contrats d’assurance vie en unités de comptes.

Mais certains particuliers fortunés se sont peu désinvestis de cette classe d’actifs car leur banque privée y était peu exposée. « Notre gestion globale est souvent prudente puisque la poche actions ne représente généralement guère plus de 20 % de l’ensemble des actifs, dévoile Franck Bonin, directeur de l’exploitation commerciale de Société Générale Private Banking France. Nos clients ont donc peu souffert, dans l’ensemble, de la chute des marchés actions. »

En 2009, les investisseurs privés qui s’étaient désinvestis des actions ont accepté de revenir sur ces titres, guidés par leurs banquiers. Ils ont donc profité de la remonté des cours. Certaines banques, comme Rothschild & Cie Gestion, ont conseillé de revenir progressivement dès janvier 2009, un peu avant le point bas du mois de mars. « Nos réinvestissements sur les actions se sont accentués en avril-mai 2009 », précise Yoann Ignatiew, responsable des investissements pour la banque privée de Rothschild & Cie Gestion.

Depuis la reprise du marché actions, la plupart des établissements conseillent les titres de rendement comme les valeurs télécoms qui offrent de généreux coupons, de 3 % à 5 % par an. « Ces coupons permettent de compenser les faibles rendements de la poche monétaire », souligne François Essertel, directeur de la clientèle privée de Credit Suisse. Les valeurs défensives comme Nestlé ou Roche sont également appréciées. Tout comme les valeurs « émergentes ». Par exemple, pour la banque suisse Pictet, l’Asie et le Brésil font partie des thèmes d’investissement de 2009. « Nous avons également suggéré à nos clients de s’exposer aux sociétés liées aux matières premières », ajoute Dominique Benoit, directeur général de Pictet en France.

Autres actifs très chahutés : les hedge funds. « Ils ont globalement déçu depuis le début de la crise, analyse Gilbert Habermann, consultant auprès des banques privées et formateur en gestion de patrimoine. En effet, la gestion alternative est censée être décorrélée du marché. En réalité, ses performances ont chuté comme les marchés. De plus, certains véhicules ont posé des problèmes de liquidité. » Dans ce contexte, l’évolution de la poche « gestion alternative » est très contrastée selon les banques. Par exemple, chez Pictet, les hedge funds sont restés très présents dans les portefeuilles (à hauteur de 15 %) en dépit de quelques rachats (surtout du fait des clients institutionnels). « Les fonds dans lesquels nos clients ont investi n’ont posé aucun problème de liquidité et leurs performances ont bien résisté à la crise », estime Dominique Benoît.

Autre défenseur des hedge funds, Société Générale a fait preuve de pédagogie. « Nous avons expliqué à nos clients qu’un produit décorrélé des marchés n’est pas forcément un produit dont les performances sont systématiquement haussières quand le marché s’effondre, relate Franck Bonin. La gestion alternative procure aux investisseurs une diversification du risque, par exemple en offrant deux tiers de la hausse des marchés et un tiers de la baisse. » Toutefois, cette classe d’actifs a toujours occupé une place marginale dans les portefeuilles des clients de Société Générale Private Banking (1 % en général et 2 % à 5 % pour la clientèle très avertie). Place qui a été maintenue tout au long de la crise.

A l’inverse, nombre de particuliers fortunés ont été incités à sortir des fonds de gestion alternative par leurs banquiers. « En nous désinvestissant des 'hedge funds' mi-2008, nous avons évité les contre-performances de ces produits et aussi les problèmes de liquidité », explique Arnaud de Dumast, directeur de la gestion financière de Neuflize-OBC. La stratégie fut identique du côté de Credit Suisse. Mais depuis fin 2009, cette banque helvétique observe un regain d’appétit des clients pour la gestion alternative. « Nous évitons les fonds de fonds et préférons proposer des monostratégies, 'single manager', décrit François Essertel. Nous conseillons le 'global macro' et le 'long-short', et nous choisissons des fonds qui ont bien résisté à la crise, avec peu d’effet de levier et qui sont relativement liquides, c’est-à-dire dont la valorisation est mensuelle ou bimensuelle. Ces 'hedge funds' nous ont procuré +1 % à +3 % pendant les deux premiers mois de 2010, quand le CAC 40 faisait -5 %. »

Renforcement de l'obligataire crédit

Les produits structurés eux aussi ont été globalement montrés du doigt au début de la crise. « Ils ont disparu du marché pendant six mois après la faillite de Lehman Brothers, explique François Essertel. Les clients rejetaient les produits complexes. » Mais depuis avril-mai 2009, ces véhicules reviennent dans les portefeuilles. Toutefois, les échéances sont désormais plus courtes. « Un produit structuré peut avoir aujourd’hui une échéance à trois ans maximum, évalue Laurent Monet. Mais un produit de huit ans est désormais inenvisageable car, depuis la crise, les clients ont du mal à se projeter dans un avenir éloigné. »

Quant à la poche obligataire, elle a augmenté dans certains établissements, baissé dans d’autres. Un point commun toutefois : tous les banquiers privés ont recommandé l’obligataire crédit à leurs clients, souvent dès l’automne 2008. Mais les supports d’investissement qui ont vraiment séduit depuis le début de la crise sont les produits refuges. Ainsi, la place de l’or a gonflé dans les portefeuilles, principalement sous forme d’ETF (exchange-traded funds). Autre placement de crise : une poche monétaire dénuée de toute prise de risque (constituée de papiers à très court terme). Enfin, les fonds en euros des contrats d’assurance vie sont bien entendu également très prisés. Sur ces supports, les frais de gestion font généralement l’objet d’un partage entre la compagnie d’assurances et la banque privée. Mais tout comme les fonds monétaires et les ETF, les fonds en euros sont peu rentables pour les banquiers privés. Ces derniers se réjouissent donc du regain d’intérêt de leurs clients pour les actions, les hedge funds et les produits structurés.

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