Un vote existentiel pour l’Europe

le 16/06/2016 L'AGEFI Hebdo

Un vote existentiel pour l’Europe

On croit parfois que le vote sur le « Brexit » ne met en jeu que l’appartenance de la Grande-Bretagne à une entité politique qualifiée d’Union mais aux règles lâches et, au reste, élastiquement appliquées par le Royaume-Uni. La sortie de ce membre tardif et peu impliqué ne remettrait donc pas en cause l'essence même de l'Union européenne, fondée sur le volontarisme de son noyau dur. Nombreux sont ceux qui ne croient aucunement à un séisme en Europe parce que le sortant n’a jamais joué le jeu de l’intégration : il s’est toujours ménagé des clauses d’« opt-out » et son habileté à négocier des arrangements particuliers ne ferait finalement d’un Brexit que le stade ultime d’une dérive qui n’entraverait pas la dynamique de la construction européenne. Au contraire, ajoutent ces optimistes, cette issue lui serait favorable car elle débarrasserait l’Union d’un membre contrariant, source d’obstruction voire de blocage. Cette vision est erronée pour au moins deux raisons.

La première est largement soulignée dans le débat public : aux yeux d’une opinion européenne déboussolée et tentée par le repli identitaire, l’effilochage de l’Union, naguère jugé impensable, y trouverait bel et bien son grand point de départ historique. Des référendums sur le même sujet ne manqueraient pas d’être organisés un peu partout car les Eurosceptiques disposeraient avec le précédent britannique d’un argument sans réplique : que la parole soit redonnée au peuple et que celui-ci décide. La conséquence implicite serait bien sûr de dénier toute légitimité démocratique à l’immense travail accompli, soit par des parlementaires élus au suffrage universel, soit par des administrations travaillant sous le contrôle d’Etats eux-mêmes démocratiquement investis. Le procès en légitimité serait général et très difficile à gagner pour les tenants de la construction européenne à l’ancienne, fondée sur la délégation. Le populisme trouverait dans ce basisme une posture démocratique caricaturale mais efficace.

La seconde est moins souvent soulevée : un Brexit ouvrirait la porte à la désagrégation des Etats européens eux-mêmes sous la pression d’un régionalisme triomphant. Les Britanniques en feraient les premiers l’expérience, avec au moins deux sujets immédiats : la question de l’Irlande du Nord serait rouverte dans les pires conditions, et celle de l’Ecosse qui n’attend que ce scrutin pour resurgir. Qui peut douter que ce phénomène ne susciterait pas des répliques en Belgique, en Espagne et ailleurs ? Quel Etat de l’Union pourrait affirmer être immunisé contre la contagion ? Le fait régional est une tendance lourde en Europe et il s’est avéré jusqu’ici soluble dans le cadre de l’Union. L’Histoire nous enseigne qu’il serait beaucoup plus douloureux à gérer dans le cadre national. Avec l’ébranlement venu d’outre-Manche, c’est l’intégrité de chaque Etat européen, acquis parfois au prix de siècles de violences, qui serait mise à l’épreuve.

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