L’Europe file à l’anglaise

le 25/02/2016 L'AGEFI Hebdo

L’Europe file à l’anglaise

Quel bien peut-on dire de l’accord, si l’on ose ainsi appeler le résultat du dernier sommet européen, sur la base duquel le référendum britannique est convoqué pour le 23 juin ? En le qualifiant du bout des lèvres de « correct », le président de la Commission Jean-Claude Juncker est encore trop bon. Le compromis de vendredi qui autorise Londres à renoncer explicitement au processus de renforcement de l’Union ouvre à deux battants la porte aux Etats qui voudront, comme le Royaume-Uni, tirer profit de l’« Europe à la carte » qui vient de naître dans l’esprit de ses citoyens du fait de cette importante concession symbolique. Le chantage paie, telle est la leçon. On ne saura que dans quatre mois si ce sera le cas pour David Cameron qui y a si habilement recouru, mais il est clair que ses partenaires l’ont déjà payé par les dérogations supplémentaires qu’ils lui ont accordées, à propos du traitement social des migrants notamment.

Dans le même esprit, les aménagements concernant les futurs rapports du Royaume-Uni et de la zone euro ressemblent fort à une consécration de la sanctuarisation de la City. Celle-ci est déjà passée maîtresse dans l’art de défendre ses intérêts, légitimes ou non. Sa victoire en justice contre la BCE sur la localisation des chambres de compensation et sa guérilla contre la législation européenne sur les bonus le montrent. On peut compter que sa dextérité chicanière en matière de régulation financière trouvera matière à s’exercer dans le nouveau droit de saisine du Conseil européen. On peut bien se consoler à Paris d’avoir sauvé l’essentiel avec la réaffirmation du caractère commun du règlement uniforme (single rulebook) ; la réalité est que la City a renforcé ses moyens de rester la City aux dépens du reste de la finance européenne.

Pour ses acteurs continentaux, qui s’y attendaient sans doute, l’essentiel n’est pourtant pas là. Pendant quatre mois, l’Europe va vivre au rythme de ce scrutin passionnel où les questions européennes, qui n’ont jamais intéressé outre-Manche, pèseront peu face au défi existentiel lancé au peuple britannique. Or le résultat est déjà assuré d’être mauvais dans les deux cas de figure. Si le camp des « in » l’emporte, la logique de détricotage procédant du sommet de vendredi pourra se poursuivre, à moins que le noyau dur européen ne réagisse enfin par une volonté d’intégration dont on ne le sent pas capable aujourd’hui. Si la victoire reste aux « out », les conséquences géopolitiques de ce coup irrémédiable porté au continent assailli de périls seront incalculables, ne serait-ce que parce que celui-ci ne pourra plus espérer retrouver une dynamique de cohésion équilibrée. Or c’est précisément ce qui lui manque le plus. C’est pourquoi, quels que soient les plans sur la comète que d’aucuns se flattent de tirer sur le redéploiement en Europe de l’industrie financière résultant d’un « Brexit » (lire L'Evénement), cette dernière issue demeure de loin, de ce côté-ci du Channel, la plus à redouter.

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