L'invitée de L'Agefi... Alicia Garcia Herrero, chef économiste spécialiste des marchés émergents chez BBVA

L’atout chinois

le 18/06/2015 L'AGEFI Hebdo

Avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, la Chine va offrir aux pays émergents une alternative aux institutions de Bretton Woods.

L’atout chinois
Alicia Garcia Herrero, chef économiste spécialiste des marchés émergents chez BBVA
(DR)

En quinze ans seulement, le statut de la Chine a bien évolué. Alors qu’il figurait parmi les plus grands bénéficiaires de l’assistance technique et de la Banque mondiale, le pays vient de donner naissance à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), première institution multilatérale à siéger à Pékin. Mieux encore, la création de l’AIIB, dont le capital atteindra 100 milliards de dollars, complète un pool de deux autres banques de développement promues par la Chine et consacré au financement des pays émergents : un fonds de 40 milliards de dollars pour raviver les relations économiques le long de l’ancienne route de la soie et la Nouvelle banque de développement des BRICS* (NDB BRICS), qui dispose de 50 milliards et dont le siège est à Shanghai. Au total, la force de frappe sera comparable à celle de la Banque mondiale !

La Chine a tout à y gagner. Considéré comme un géant économique, le pays a longtemps manqué de légitimité politique pour devenir une puissance hégémonique mondiale. La création de banques de développement, régies par des principes différents de ceux des institutions nées des accords de Bretton Woods, est certainement la formule la plus efficace pour corriger cette « anomalie ». La concrétisation plus rapide de l’AIIB que la Nouvelle banque de développement des BRICS – et avec davantage de capital – témoigne de la volonté chinoise de donner la priorité à l’Asie, par rapport à d’autres de ses relations Sud-Sud. Sans doute une réponse aux Etats-Unis, qui regardent de plus en plus vers l’Asie.

Evidemment, ne négligeons pas le pragmatisme économique chinois. L’un des principaux moteurs économiques – le secteur de la construction – a commencé à s’essouffler. Que la Chine parvienne à rééquilibrer avec succès son économie ou qu’elle subisse une décélération, les secteurs liés aux investissements dans les infrastructures devront regarder à l’étranger pour assurer leur survie. Car à l’avenir, Pékin souhaite bel et bien réduire ses plans de relance en faveur des infrastructures sur son propre sol, en raison de l’augmentation vertigineuse des niveaux de dette et de problèmes de surcapacité. La Chine va donc, pelle en main, exporter dans l’ensemble du monde émergent ses capacités de construction. Quoi de mieux que l’AIIB pour soutenir cet objectif ?

Qui plus est, soutenir de tels projets de développement va contribuer à l’internationalisation du renminbi, un autre objectif affiché par Pékin. En contrepartie des prêts concédés aux pays émergents, la Chine pourra exiger d’être remboursée en renminbi, ou que le financement des différentes banques de développement soit libellé en renminbi. Cela augmentera la part de ses actifs-passifs à l’étranger, libellés en renminbi. 

Du côté des pays émergents, qui ont d’énormes besoins en infrastructures, quels bénéfices véritables tirer de ces initiatives ? L’essentiel des pays emprunteurs seront heureux d’importer ces capacités de construction, d’autant que les conditions de financement chinois se révèlent généralement plus favorables que celles du marché. Attention toutefois, le précédent sri-lankais démontre que les résultats escomptés ne sont pas toujours au rendez-vous. Plus de 5 milliards de dollars ont été prêtés au pays sur une très courte période par des sociétés chinoises, pour le développement d’infrastructures. Si les infrastructures basiques sont aujourd’hui en place, bon nombre de projets n’ont pas abouti et peu de ceux concrétisés ont fait l’objet d’appels d’offre, ouverts à des sociétés domestiques.

Le monde précédent dans lequel les économies émergentes étaient exclusivement gouvernées par les institutions de Bretton Woods n’était pas parfait : trop de bureaucratie et d’accords financiers excessivement conditionnels, qui dans bien des cas permettaient aux actionnaires principaux de ces institutions de garder la main sur les projets. Désormais, les banques de développement promues par la Chine pourraient offrir un peu plus de concurrence dans le domaine de l’assistance aux économies émergentes et il faut s’en réjouir. Les pays émergents auront plus d’options, libres à eux de faire à leur tour preuve de pragmatisme pour choisir ce qui est le moins coûteux pour leur développement !

*Brésil, Russie,Inde, Chine et Afrique du Sud.

Une force de frappe comparable à celle de la Banque mondiale !

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