Fonds en euros, le casse-tête de la rémunération

le 04/12/2014 L'AGEFI Hebdo

Pour soutenir les rendements des contrats d’assurance vie, les assureurs augmentent la part des actifs plus risqués et moins liquides.

Fonds en euros, le casse-tête de la rémunération
(Thinkstock)

L’annonce de Christian Noyer a sonné comme un rappel à l’ordre. Fin octobre, le gouverneur de la Banque de France s’est adressé à la commission des Finances du Sénat, en prévenant : « J’attends cette année une baisse significative du taux de rémunération des contrats d’assurance vie. (…) Je veillerai à ce que les compagnies d’assurances le fassent (…). Nous ne voulons pas qu’elles se mettent en risque. » Une mise en garde pour « mettre au parfum » les assureurs, quelques semaines avant les fameuses annonces des rendements servis par leurs fonds en euros, objets d’une communication hautement concurrentielle…

Les raisons de cette mise au point s’inscrivent tout naturellement dans un contexte de taux désespérément bas. Les émissions gouvernementales, matière première des assureurs dans la constitution de leur actif général, offrent des rémunérations qui flirtent avec des plus bas historiques. « L’OAT à 10 ans était au 25 novembre à 1,07 %, le bund allemand à 0,74 % et les taux 10 ans espagnols à 1,92 %, du jamais vu », énumère Pascal Christory, directeur des investissements chez Axa France. Or, dans cette situation, difficile pour les assureurs vie d’offrir des rendements attractifs ! D’autant que le placement continue de plaire : sur les neuf premiers mois de l’année, la collecte nette cumulée a atteint 17,4 milliards d’euros, dont près de 80 % ont été injectés dans les supports en euros. Deux explications, au moins, à la popularité de ce produit : une garantie en capital et un effet cliquet de sa performance.

Evidemment, le sort des acteurs français est à mettre en regard avec leurs compétiteurs allemands. Pour Allianz, « cet environnement de taux bas impose une certaine attention dans la gestion des actifs, même si c’est un peu moins un problème en France qu’en Allemagne, où les assureurs vie promettent des rendements plus élevés à leurs assurés », soulève Matthias Seewald, directeur des investissements d’Allianz France. Il n’empêche, alors que le taux de rendement moyen servi l’an dernier par les supports en euros distribués en France atteignait 2,8 % (source FFSA), les estimations situent le millésime 2014 aux alentours de 2,20 %. Certes, l’érosion du rendement à attendre est patente, mais cette rémunération reste bien supérieure aux possibilités offertes par le marché de taux.

Dans la course à la recherche de rendement, tous les acteurs ne sont pas logés à la même enseigne. Les assureurs « purs et durs » marquent l’avantage avec des obligations achetées de longue date dont les niveaux de rémunération offrent des coupons très supérieurs aux nouveaux papiers. Une longueur d’avance par rapport aux acteurs positionnés plus récemment sur le marché de l’assurance, comme notamment les bancassureurs. C’est entre autres le cas d’Axa France, qui dispose « d’obligations achetées au fil de l’eau et qui ne sont pas encore parvenues à maturité, souligne Pascal Christory. Nous réinvestissons les tombées de coupons et le remboursement des obligations échues dans de nouveaux sous-jacents après avoir servi les prestations à nos assurés ». Sur les trois dernières années, 10 milliards d’euros annuels ont été réinvestis, résultant des papiers arrivés à échéance, des flux techniques provenant de rachats de contrats et de nouvelles souscriptions, avec à la clé une incontournable dilution des rendements.

Pour faire face à la situation, les assureurs ont depuis quelques années décidé de revoir leur politique d’investissement avec aux moins deux lignes conductrices : se diriger vers des actifs plus risqués mais rémunérateurs et aller vers des sous-jacents moins liquides mais décorrélés des marchés. « Qui dit risqué ne dit pas nécessairement mauvais risque, observe Matthias Seewald. On peut rester sur des notations AAA, mais panacher nos investissements avec d’autres dettes souveraines, plus périphériques, ainsi qu’avec des dettes d’entreprises ‘investment grade’ qui, elles-mêmes, offrent différents niveaux de risques. »

Etre créatif

Du côté du groupe Prévoir, les grandes manœuvres ont consisté notamment à abaisser la part « obligataire », le cœur des fonds en euros. « Nous avons réduit la part des obligations qui est passée de 76 % en 2010 à 72 % l’an dernier et 70 % cette année, indique Martine de Fréminville, gérante obligataire. En parallèle, nous avons augmenté notre poche actions et immobilier à 13 % pour chacun de ces secteurs. »

Quasiment tous les assureurs de la Place ont cherché à intégrer dans chacune de leur poche (obligations, actions, immobilier) de nouvelles stratégies d’investissement. Avec pour impérieuse nécessité de se montrer innovants. Ainsi, sur le compartiment actions, « nous avons intégré, depuis un an, des stratégies de ‘smart beta’ pour mieux maîtriser la volatilité de cette poche », illustre Pascal Christory. Pour Suravenir, le salut viendrait des fameux fonds à échéance indexés sur un indice actions (4 % de l’actif général). « Certes, les coupons attendus sur ces fonds à échéances sont d’environ 5,10 % contre 6,10 % il y a encore six mois, mais il s’agit d’une solution financière attractive dans laquelle nous allons nous renforcer », prévoit Bernard Le Bras, président du directoire de Suravenir. L’obligataire n’est pas en reste. Axa France, dont la poche obligataire atteint 80 % de l’allocation totale, s’est récemment orienté sur les prêts aux ETI PME, a racheté des dettes immobilières et s’est positionné, tout comme Allianz avant lui, sur les nouveaux prêts « infrastructure » autorisés par le décret d’août 2013 modifiant le Code des assurances. D’ailleurs, sur les infrastructures, le groupe Prévoir a décidé de miser sur des engagements de rang senior. « Les rendements s’établissent à 3 % ou 4 % et sont donc supérieurs à ceux du marché obligataire, nos investissements via un fonds de prêt à l’économie nous assurant en outre un traitement comptable de type ‘buy and hold’, explique Martine de Fréminville. Après une première mise sur ce type d’actifs, nous envisageons de renforcer nos positions. » Le groupe Prévoir parie aussi sur le marché des placements privés « qui offre des opportunités intéressantes sur des émissions de 50 à 100 millions d’euros et nous intéresse, même si cela ne représente qu’environ 2 % de notre portefeuille global », précise Martine de Fréminville. Jouer le spread de la parité euro/dollar a également tenté le groupe d’assurances. « De façon très marginale, nous avons misé sur une tranche d’émission obligataire en dollars, pour bénéficier de l’écart de taux avec l’euro qui était de 2,50 %, donc très significatif, poursuit-elle. Toujours pour des raisons de rentabilité, nous avons renoncé à couvrir notre risque de change sur cette opération. »

Des « data centers » en portefeuille

Dans ce contexte, même l’immobilier est passé en revue à tous les étages. Les assureurs, traditionnellement détenteurs d’immeubles parisiens « core » bien situés et bien loués, s’intéressent à des segments de la pierre très éloignés de leur politique d’investissement. Axa France qui s’est consolidé sur l’immobilier (10 %) ces trois dernières années, n’a pas hésité à… innover. Tout d’abord en regardant au-delà des frontières de l’Hexagone « avec notamment l’acquisition d’immeubles barcelonais loués à Generalitat (l’organe politique de la communauté autonome de Catalogne, NDLR), assortis de baux très long terme (au-delà de 12 ans) », détaille Pascal Christory. Mais plus notable encore, à cette diversification géographique est venue s’ajouter une diversification sectorielle. Aux désormais traditionnels murs d’hôtel ou murs d’établissement de santé s’ajoute un actif résolument « alternatif ». « Nous avons réalisé en 2012, notre premier investissement dans un ‘data center’ », rappelle-t-il. Louer des capacités de stockage de données informatiques sera l’une des diversifications de la poche « immobilier » du groupe, notamment à la faveur d’un TRI (taux de rentabilité interne) qui varie entre 7 % et 10 %.

La recherche de rendement laisse ainsi la place à la créativité. Si on observe cette posture dans la recherche de nouvelles opportunités d’investissement, on la retrouve aussi dans la conception même des contrats. Le support en euros se modernise, en somme. Il y a deux ans, la filiale du Crédit Mutuel Arkéa, Suravenir, lançait Sérénipierre un fonds euro… adossé à plus de 80 % en immobilier. « Que les immeubles soient détenus en direct, logés dans une SCPI* ou dans un OPCI*, ils assurent le versement de loyers sur des montants connus par avance et sur le long terme », souligne Bernard Le Bras. Grâce à ses qualités intrinsèques, le sous-jacent a permis à ce produit de servir un rendement imbattable de 4,15 % nets en 2012 et autant l’an dernier. Si ce nouveau contrat est en forte collecte et n’accuse aucun retrait massif, sa liquidité est, pour l’heure, assurée par la seule trésorerie de l’assureur.

*SCPI : société civile de placement immobilier ;

OPCI : organisme de placement collectif immobilier.

46,6 milliards d’euros des placements des assureurs sont affectés aux PME et ETI (source : FFSA).
Matelas

Pour maintenir une politique commerciale attractive, les assureurs vie ont recours à des provisions pour participation aux bénéfices (PPB). Cette cagnotte est alimentée par une partie des bénéfices mise de côté, qu’ils décident donc de ne pas distribuer en fin d’année aux assurés. En effet, la réglementation oblige les compagnies d’assurances à verser au minimum 85 % des produits financiers réalisés dans l’année. Le reste devant être distribué aux épargnants dans les huit ans. Ainsi, les assureurs se constituent une sorte de matelas les bonnes années, bien salvateur en cas de marchés baissiers. Autre poire pour la soif, la réserve de capitalisation. Elle n’est alimentée que par les seules cessions de titres obligataires. Lorsqu’est réalisée une plus-value sur une obligation, cela signifie que les taux de rémunération ont baissé et que, de ce fait, les nouveaux investissements s’opèrent à un taux inférieur. Cette réserve permet ainsi de neutraliser les plus et moins-values réalisées, et par conséquent de stabiliser le rendement de la poche obligataire du fonds.

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