Bataille rangée autour du risque systémique

le 04/06/2015 L'AGEFI Hebdo

Les professionnels de l’asset management demandent aux régulateurs d’affiner leur connaissance de leur marché.

Bataille rangée autour du risque systémique
(Fotolia)

Les régulateurs se montrent de plus en plus inquiets face à l’irrésistible montée du shadow banking. Dans sa dernière Revue de la Stabilité Financière, la Banque centrale européenne (BCE) explique que « du point de vue de la stabilité financière, les préoccupations concernant les risques posés par les fonds d’investissement portent sur les implications pour l’ensemble du système financier et l’économie réelle résultant du rôle croissant du secteur de l’intermédiation de crédit et des marchés financiers ». De fait, les actifs gérés en zone euro par les shadow banks ont crû de 70 % entre 2009 et 2014, pour atteindre 9.400 milliards d’euros.

Dans ce contexte, la consultation du Financial Stability Board (FSB) sur les méthodologies d’identification des NBNI G-SIFIs (comprendre « non-banquiers, non-assureurs globalement systémiques ») donne lieu à une bataille rangée entre tenants d’une régulation et professionnels du secteur. L’opposition n’est pas mince puisque les fonds d’investissement s’insurgent contre le caractère systémique même de leur activité. L’Alfi (Association luxembourgeoise des fonds d’investissement) explique que « le critère de taille n’est pas pertinent pour estimer le risque si l’effet de levier est restreint, comme c’est le cas pour les fonds Ucits et les fonds alternatifs régulés ». Andy Haldane, économiste en chef de la Banque d’Angleterre (BoE), considère pour sa part que la concentration du marché pose question (voir le tableau).

Les fonds américains, qui se jugent directement et majoritairement visés, sont les opposants les plus farouches à ces travaux. La US Chamber of Commerce décrit les fonds comme des intermédiaires, des facilitateurs, qui « absorbent les chocs systémiques, mais ne les créent pas. » Elle met en avant le fait que dans le cadre de la loi Dodd-Frank, le FSOC (Financial Stability Oversight Council) a établi une liste d’établissements systémiques non bancaires, déjà soumis à des exigences réglementaires renforcées.

Plus récemment, la SEC (Securities and Exchange Commission) a publié des « proposed rules » visant à accroître les exigences de reporting, en particulier pour certaines catégories d’actifs telles que les dérivés.

Les régulateurs membres du W3S, qui au sein du FSB coordonne cette consultation, acceptent bien volontiers les critiques. « Le FSB et l’OICV ont souhaité lancer une deuxième consultation pour affiner leur compréhension des risques susceptibles d’être générés, et approfondir leurs échanges avec l’ensemble des parties prenantes. C’est surtout la première fois qu’ils consultent sur un champ élargi incluant les sociétés de gestion dans le périmètre des entités concernées, qui était dans un premier temps restreint aux seuls fonds d’investissement. Ce dialogue devrait se poursuivre après cette phase de consultation », explique-t-on à l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Identifier les risques futurs

Ce faisant, les régulateurs souhaitent respecter un principe de précaution. Les asset managers expliquent bien volontiers qu’aucune défaillance n’a eu à ce jour de répercussions systémiques sur les marchés, mais « c’est oublier un peu vite les difficultés rencontrées par certains fonds monétaires sur les marchés internationaux pendant la crise de 2008, selon l’AMF. Il nous semble légitime d’analyser plus avant ce marché, sans préjuger du résultat » (lire aussi l’entretien de Christian Dargnat, président de l’Efama, page 33).

Andy Haldane a pointé à plusieurs occasions des risques nouveaux, comme le risque de corrélation, conséquence de stratégies d’investissement fondées sur les mêmes indicateurs, et propres à amplifier des mouvements de marché ; corrélation favorisée, selon lui, par les réglementations elles-mêmes.

En Europe, l’Alfi dit craindre une nouvelle vague de reportings réglementaires dans la foulée de ces travaux. L’AMF comprend ces inquiétudes : « Disposer de données pertinentes constitue un préalable indispensable pour toute analyse du risque systémique. Toutefois, les régulateurs ont bien conscience de l’importance des efforts qui ont été demandés aux professionnels ces dernières années. Il faudra trouver le bon équilibre. »

Un compromis pourrait être trouvé en Europe dans le cadre des travaux sur l’Union des marchés de capitaux. L’AMF soutient en effet le renforcement des missions centralisatrices  de l’Esma*, qui pourrait collecter et traiter des données, à l’instar de ce que fait déjà l’OICV** pour les hedge funds.

*Autorité européenne des marchés financiers.

**Organisation internationale des commissions de valeurs.

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