L'analyse de... Natacha Valla, directeur adjoint du Cepii – Centre d’études prospectives et d’informations internationales

Vive le plan Juncker !

le 11/12/2014 L'AGEFI Hebdo

Vive le plan Juncker !
(DR)

Le tant attendu « Plan Juncker » pour l’investissement en Europe est enfin arrivé. Le plan intégral comporte trois volets – un fonds, une réserve de projets, des mesures pour rendre l’environnement propice à l’investissement. Le fonds – nerf de la guerre – repose sur un mécanisme ingénieux. Mais le plan n’est pas assez catégorique sur l’élimination des barrières au marché intérieur. La balle est à présent dans le camp des investisseurs privés, qui devraient y trouver leur compte, et des Etats et banques de développement nationales, dont on espère qu’ils assumeront pleinement leurs responsabilités.

Comme toute nouveauté, l’EFSI (European Fund for Strategic Investments) a suscité son cortège de critiques. D’abord, le secteur public aurait déboursé bien trop peu d’argent frais. Sur les 21 milliards d’euros annoncés pour la mobilisation financière initiale, il n’y a guère que les 5 milliards d’euros alloués par la Banque européenne d’investissement (BEI) qui ne seraient pas du recyclage. Les 16 milliards d’euros supplémentaires seront fournis par l’Union européenne non seulement sous forme de recyclage des « marges » issues des ressources européennes préexistantes, mais ils n’interviendront « que » sous la forme de garantie publique sous-jacente. Cet engagement limité froisse les partisans d’un engagement public massif.

Pourtant, la limite du plan proposé n’est pas l’excès, mais le défaut de recyclage : chaque Etat membre de l’Union européenne reçoit de l’Europe des fonds structurels. Il aurait été utile et efficace de les réorienter manu militari vers l’EFSI nouvellement créé, car ils sont tristement célèbres pour leur allocation sous-optimale, leur absence de stratégie et les gaspillages qu’ils induisent. Mais cette option n’a pas été retenue.

Deuxième critique : le levier de l’EFSI serait trop élevé. L’objectif est de mobiliser (au moins) 315 milliards d’ici à fin 2017 pour les investir dans l’économie réelle. Sur la base d’une mise de départ de 21, cela représente un levier de 1 à 15. Or, certains doutent de la capacité du mécanisme à effectivement appâter l’investisseur privé.

Pourtant, s’il ne met pas d’emblée sur la table pléthore de fonds publics, l’EFSI prévoit judicieusement d’accueillir d’autres acteurs, non seulement par effet de levier, mais encore pour investir directement à son capital. Aussi, les Etats membres, les banques de développement nationales (BDN), les autorités régionales et les investisseurs privés sont invités à manifester leur intérêt. Les BDN, qui ne sont autres que la Caisse des dépôts et ses consoeurs des grands pays européens (KfW, CDP, ICO), doivent saisir la balle au bond et monter dans le train pendant qu’il est encore en gare (le mieux aurait été de les intégrer d’emblée). De même, les investisseurs privés – fonds de pension, assureurs, banques – verront sans doute l’intérêt d’investir sous garantie publique. Enfin – on peut toujours rêver – les Etats membres peuvent se porter volontaires pour allouer à l’EFSI leurs fonds structurels et de cohésion européens…

Troisième critique : la stratégie d’investissement du plan serait trop floue. Une « liste » de projets est certes en gestation, mais elle serait encore trop allusive et sujette à d’invraisemblables tractations politiques entre les futures parties prenantes. C’est vrai. Mais le plan Juncker prévoit une gouvernance pour la sélection des projets qui, espérons-le, permettra de faire passer la rentabilité économique, financière et sociétale avant les petits arrangements politiques.

Plus important encore : le plan lève une contrainte de risque jusqu’alors rédhibitoire pour les investissements de la BEI. Contrairement à la plupart des structures entrant dans le giron de la BEI (à quelques exceptions notables près, tel le FEI – Fonds européen d’investissement), l’EFSI sera apte à porter du risque. Il libère ainsi la BEI du corset de son triple A et de son engagement jusqu’alors trop massivement orienté vers les prêts, au détriment des autres formes de financement dont l’économie européenne a tant besoin.

Faut-il s’inquiéter de voir l’élimination des obstacles à un investissement réellement paneuropéen reléguée à une condition subsidiaire ? Franchement, oui. Le plan Juncker aurait du engager ex ante un bras de fer pour réussir là où une très longue histoire de « marché intérieur » a échoué : un marché unique et intégré pour l’énergie, les transports, les télécommunications et le numérique. L’harmonisation des règles en sera une condition nécessaire, mais elle ne sera pas suffisante : les obstacles les plus rédhibitoires à l’intégration et à l’investissement transfrontalier sont de nature politique et juridique.

Dans l’ensemble, la mécanique du Plan Juncker est rodée. C’est à présent au secteur privé de s’engager dans l’aventure – les conditions lui sont très favorables. Mais il faut aussi que les banques de développement nationales jouent le jeu. La réussite du plan Juncker est entre leurs mains.

Les banques de développement nationales doivent saisir la balle au bond

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