L'invitée de L'Agefi... Fiona Frick, chief executive officer, Unigestion

« La régulation ne fait que renforcer les sociétés de grande taille »

le 02/07/2015 L'AGEFI Hebdo

« La régulation ne fait que renforcer les sociétés de grande taille »
Fiona Frick, chief executive officer, Unigestion

Parmi les défis de la gestion d’actifs, il y a celui de la technologie. Faut-il avoir peur de la concurrence des « robo-advisors » ?

Qu’est-ce qu’un robo-advisor ? Ce n’est rien d’autre qu’une version simplifiée de la gestion quantitative au service de l’allocation d’actifs. Ce type de gestion était principalement disponible pour les gestionnaires d’actifs et les clients institutionnels. Les « robo-advisors » permettent donc de démocratiser ce service en le mettant à la disposition des particuliers. La gestion quantitative existe depuis des années. C’est utile – et nous en utilisons – mais elle a ses limites : c’est un modèle sans émotion, qui regarde vers le passé. Cela n’exclut donc absolument pas l’intervention du gestionnaire. Ce que l’on peut apprendre, par contre, des « robo-advisors », c’est la facilité d’interface qu’ils proposent à leurs clients, le passage au numérique des services et la « customisation » qu’ils permettent. Tout cela améliore l’expérience du client. Une autre tendance importante à observer est l’intrusion des grands groupes technologiques dans la distribution de produits financiers. Ceux-ci concurrenceront essentiellement les banques et les filiales de banques qui distribuent dans les réseaux, mais pas forcément les gérants de produits. Pour nous, le vrai défi que poseront ces plates-formes est de s’y faire référencer. Comment se préparer à l’éventualité que Google ou Amazon se mettent à distribuer des produits d’épargne ? En investissant dans la technologie, notamment pour produire des données au format et avec le sur mesure désiré… Car les géants du Net sont avides de données et de reporting. Bien sûr, cela a un coût à une période où les marges des sociétés de gestion sont sous pression. Mais c’est indispensable. Les sociétés de gestion n’ont pas encore compris qu’elles devaient devenir des sociétés technologiques ! Unigestion a investi 10 millions d’euros sur trois ans pour adapter son système d’information à cette nouvelle donne, et notamment à l’analyse des données de marchés, mais aussi des réseaux sociaux. Nous travaillons également sur la numérisation de nos services afin d’offrir une expérience client épurée sur les mobiles.

Comment jugez-vous l’impact de la réglementation sur votre métier ?

Les grandes directives ne sont pas complexes. Ce qui l’est, c’est de s’adapter au fait que leur implémentation est différente selon les pays. Nous sommes une société européenne, basée en Suisse, et nous devons nous conformer aux spécificités des réglementations suisse, française, anglaise… Par ailleurs, nos clients sont eux-mêmes impactés. Solvabilité 2, par exemple, les conduit à se poser de nombreuses questions sur leur allocation en fonction du capital à mettre en regard des différents actifs. Nous devons donc travailler avec eux sur des solutions qui répondent à leurs exigences, tant en termes de rendement que de capital. Or si les exigences en capital sont édictées par la directive, certains détails sont également spécifiques à chaque assureur, selon qu’il utilise la méthode standard ou avancée. Enfin, Bâle 3 est une opportunité pour la gestion, puisque les ratios prudentiels conduisent les banques à se retirer de tout un pan d’activité qui était leur chasse gardée, comme la dette privée par exemple. Nous sommes d’ailleurs en train d’engager une équipe dette privée spécialisée.

Que pensez-vous du débat sur le risque systémique ?

Les sociétés de gestion ne sont pas systémiques en elles-mêmes, puisqu’elles ne contrôlent pas ce que font les clients. En revanche, le marché et certains produits peuvent l’être. C’est une problématique de liquidité, accrue depuis que les banques se sont en partie retirées, et alors que les marchés sont de plus en plus court-termistes, avec des mouvements de masse très rapides. Un produit est systémique lorsque la liquidité promise ne peut être délivrée par son sous-jacent. C’est le cas par exemple de certains ETF (exchange-traded funds), qui offrent un sentiment d’immédiateté et de liquidité, mais pas forcément de leurs sous-jacents. C’est cette préoccupation qui nous guide lorsque nous déterminons la taille maximale d’un fonds. Ce n’est pas la même chose de gérer 100 millions ou 3 milliards. La taille maximale est celle qui permet d’assurer la liquidité promise en cas de retrait. Quant à renforcer les fonds propres des sociétés de gestion, je n’en vois pas l’intérêt, sauf à accroître encore les barrières à l’entrée dans l’industrie. La régulation ne fait que renforcer les sociétés de grande taille, car il faut des économies d’échelle pour absorber les coûts engendrés.

Vous faites de la gestion active. La gestion passive est-elle une menace ?

Unigestion est partisan d’une gestion très active – l’active share de nos fonds est proche de 80 %. Le succès de la gestion passive nous semble naturel, alors que les marchés sont haussiers depuis 2009, portés par la liquidité apportée par les banques centrales. Difficile de battre le S&P 500 sur cinq ans ! Le problème de la gestion passive, c’est qu’elle ne regarde pas la valorisation du marché, mais achète l’indice. Elle ne perçoit pas lorsque la valorisation est trop élevée. De même, le risque obligataire dans les marchés actions est sous-estimé car certaines actions défensives avec de bons dividendes sont devenues des proxys obligataires. Avec la probable remontée des taux aux Etats-Unis à l’automne, le stock-picking va reprendre de sa valeur. Bien sûr, nous n’ignorons pas les ETF, qui restent une des innovations les plus remarquables de ces dernières années, notamment dans une approche tactique. Mais comme pour les médicaments, il faut bien suivre le dosage et ne pas en abuser. Il faut noter aussi qu’il existe aujourd’hui un troisième paradigme : la gestion factorielle (factor investing). C’est-à-dire qu’entre l’alpha et le beta de marché, on peut trouver un alpha avec des facteurs systématiques. La qualité, le momentum, la faible volatilité, le style value, le style small cap sont des facteurs de risque qui peuvent apporter de la performance. Nous nous sommes intéressés très tôt au rendement que pouvaient apporter ces facteurs car nous avons commencé, en 1995, à nous intéresser au facteur « low vol ». Par contre, il est important de bien construire les portefeuilles de titres qui sont censés représenter ces facteurs : le stock-picking et l’optimisation du poids des titres sont primordiaux pour assurer la robustesse des facteurs de risque.

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer

Les sociétés de gestion n’ont pas encore compris qu’elles devaient devenir des sociétés technologiques !

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