Brexit

Peur sur la City

le 28/05/2015 L'AGEFI Hebdo

Le référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’UE contraint le secteur financier à repenser sa stratégie.

Peur sur la City
(Fotolia)

Pendant 24 heures, le Square Mile s’est senti renaître. La victoire des conservateurs aux élections législatives du 7 mai dernier a été accueillie par une appréciation de la livre sterling de 2 % par rapport à l’euro et une hausse de plus de 2,3 % du FTSE 100 au lendemain du scrutin. Les taux obligataires souverains se sont aussi détendus. Mais la réalité a vite rattrapé la City : le durcissement de la réglementation et de la fiscalité outre-Manche depuis le début de la crise financière n’ont pas disparu avec l’élection d’une nouvelle majorité conservatrice. C’est même à l’initiative de George Osborne, reconduit aux Finances et élevé au poste de premier secrétaire d’Etat, que la taxe bancaire (Bank Levy) a encore été augmentée en mars dernier, pour la neuvième fois depuis son introduction en 2011 : « Le gouvernement britannique considère les banques comme une source de revenus qu’il est toujours possible de presser, explique Peter Hahn, conférencier à l’université Cass à Londres. D’où le maintien d’une taxation forte qui permettra de contribuer à une réduction du déficit. »

Grogne des banques

Les banques n’ont d’ailleurs pas attendu le résultat des élections législatives pour réagir face à ce qu’elles considèrent comme un excès de réglementation. Après les menaces de Standard Chartered, HSBC a annoncé, à l’occasion de son assemblée générale fin avril, le lancement d’une étude de faisabilité sur un déménagement de son siège hors du Royaume-Uni. Une étude dont les conclusions sont attendues dans quelques mois. « Pour HSBC, la décision dépendra très étroitement de son orientation stratégique, poursuit Peter Hahn. Si l’établissement opte pour la formation d’un groupe de banques de détail, un déménagement en Asie serait pertinent. En revanche, si HSBC veut s’imposer comme une banque d’investissement, d’autres options de domiciliation seraient à considérer. » La perspective du ringfencing d’ici au 1er janvier 2019, qui contraint les banques à séparer leurs activités de détail de leurs activités d’investissement, a d’ores et déjà poussé HSBC à prendre ses dispositions : le siège de ses activités de détail, qui recouvre un millier de personnes, sera situé à Birmingham. Mais son directeur général Stuart Gulliver a averti que si le ringfencing s’apparentait à une électrification de la cloison entre activités de détail et d’investissements, l’établissement pourrait revoir ses options. Et pourquoi pas introduire en Bourse sa division de détail britannique, comme l’avait évoqué le FT dans ses colonnes…

Avant de trancher, HSBC, à l’image de ses pairs, devra obtenir une plus grande certitude quant à l’organisation et l’issue du référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE), prévu d’ici à fin 2017. Véritable promesse empoisonnée du Premier ministre David Cameron, la question du référendum sera précédée par des négociations destinées à obtenir des réaménagements aux traités européens. De quoi permettre à Londres de plaider ensuite pour le maintien dans l’UE. A la différence du bank bashing domestique, l’obtention de garanties pour la protection des intérêts de la City, et notamment le maintien de l’intégrité du marché unique, devrait encore s’inviter à la table des négociations : « A l’initiative du premier gouvernement Cameron, la ‘balance of competences review’, destinée à passer en revue l’équilibre des compétences entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, avait finalement conclu à un juste équilibre dans le secteur des services financiers, rappelle cependant Mark Boleat, responsable des politiques au sein de City of London Corporation. Il ne s’agira pas de vouloir rapatrier des pouvoirs à tous prix mais bien de pousser à la poursuite d’une politique d’ouverture dans les accords commerciaux et dans certaines réglementations à l’image de la MIF. » Vue de Bruxelles, la liste des revendications britanniques sur le système financier aurait d’ailleurs tout intérêt à se limiter au strict minimum : « La Commission européenne a déjà le sentiment d’avoir accordé de nombreuses concessions au Royaume-Uni dans le secteur des services financiers, et notamment dans le cadre de la réforme Vickers, explique Karel Lannoo, directeur général du CEPS (Centre for European Policy Studies). Il y a donc peu de chances que de nouvelles concessions soient accordées à ce pays. » Le calendrier ne serait pas non plus idéal : l’éventualité d’un référendum avancé en 2016 aurait ainsi pour effet de raccourcir le temps de négociation : « Or, indique Karel Lannoo, aucune négociation n’a été entamée à Bruxelles jusqu’à présent et si l’Allemagne a commencé à débattre, les sujets de renégociation en cours n’ont rien pour plaire au Royaume-Uni. Il est donc peu probable qu’il se passe quoi que ce soit cette année. »

Passeport perdu

Pas de quoi rassurer les banques outre-Manche, dont l’incertitude entourant la date du scrutin et son issue auraient déjà abouti à des effets indésirables. Selon la British Bankers’ Association (BBA), plusieurs banques auraient déjà renoncé à des investissements au Royaume-Uni en amont de la tenue du référendum. Deutsche Bank, qui emploie 9.000 salariés outre-Manche, a formé un groupe de travail interne qui planchera sur les implications de sa présence au Royaume-Uni, « y compris sur les avantages présentés par un rapatriement des activités dans la zone euro, et en particulier en Allemagne », selon une source proche de la banque. « La manœuvre est tout à fait compréhensible et toutes les institutions financières, en particulier les établissements internationaux qui ont des activités importantes en Europe, vont sans aucun doute emprunter le même chemin, estime Mark Boleat. A ce stade, il ne s’agit que d’examiner les possibilités puisque personne ne connaît encore avec précision les termes du référendum. » Sans attendre, la BBA a commandé un rapport à Hector Sants, qui dirigeait l’ancien régulateur financier, la FSA. Avec, comme feuille de route, l’examen de l’impact de la taxe bancaire, du ringfencing et d’un éventuel Brexit sur la compétitivité des banques outre-Manche.

En attendant les résultats de cette étude à l’automne, les rapports économiques actuels pointent tous dans la même direction : l’avenir de la libre circulation des services, et tout particulièrement celle des services financiers, reste plus qu’incertain dans l’hypothèse d’un Brexit. « A la différence des biens, le marché unique dans les services est loin d’être finalisé, rappelle HSBC dans une note. En quittant l’Union européenne, le Royaume-Uni abandonnerait de fait la possibilité d’aider à la finalisation de cette initiative. » Un coup dur pour le pays dont les exportations de services financiers à destination de l’Union européenne dépassaient en 2013 les 19 milliards de livres, ou 1,1 % du PIB... L’adhésion à l’UE permet à l’heure actuelle aux institutions financières au Royaume-Uni de détenir un passeport leur permettant d’opérer au travers du marché unique. En l’absence de ce passeport, les régulateurs britanniques devront alors prouver que les sociétés basées au Royaume-Uni respectent l’ensemble des réglementations de l’UE avant la reprise de toute activité. L’hypothèse aurait aussi de quoi perturber très sérieusement l’activité des chambres de compensation : « Les institutions sises dans la zone euro pourraient prendre le prétexte d’un Brexit pour essayer de ramener une part plus importante du trading libellé en euros à l’intérieur de la zone euro, ce qui aurait pour effet de retirer des activités de la City », poursuit HSBC. Une probabilité d’autant plus fâcheuse que la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre étaient finalement parvenues à un accord, fin mars, permettant à des chambres de compensation britanniques de traiter des actifs libellés en euros. Une manière de clore le long chapitre juridique qui avait vu le Royaume-Uni porter devant la cour de justice européenne cet épineux dossier et obtenir in fine une décision favorable.

L’absence du Royaume-Uni à la table des négociations en cas de Brexit supposerait aussi que l’Union des marchés de capitaux (UMC) se construise sans elle. Or, comme le rappelle Nicky Edwards, responsable des politiques au sein de the CityUK, « le Royaume-Uni a toujours été un grand supporter de ce pilier dont le principe a été énoncé dans le Traité de Rome ».

De leur côté, les gestions se préparent à tous les scénarios, un Brexit pourrait leur faire perdre la capacité d’offrir des produits Ucits. Si certaines mettent en place des groupes de travail, l’humeur générale n’est pas à la précipitation : « Nous allons attendre les modalités du référendum et l’issue de toute négociation à venir sur le rôle du Royaume-Uni dans l’Europe, explique Richard Metcalf, directeur des affaires réglementaires au sein de l’IMA, l’association des gérants outre-Manche. Tout scénario pour parer à un éventuel Brexit est encore prématuré mais si cela s’avère nécessaire, nous examinerons tous les moyens de venir en aide à nos membres. » La finance britannique aurait sans doute préféré se passer de ce référendum. Mais face à ce qui s’annonce comme une longue période d’incertitude, la City parvient néanmoins à garder la tête froide.

Le gouvernement britannique considère les banques comme une source de revenus qu’il est toujours possible de presser
Peter Hahn, conférencier à l’université Cass à Londres

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