Le pétrole met la pression sur la BCE

le 11/12/2014 L'AGEFI Hebdo

Avec la chute des cours du brut, l’inflation s’efface. Sa disparition, même temporaire, accroît la nécessité d’intervention de la Banque centrale européenne.

Fin 2013, le consensus des conjoncturistes attendait une reprise de l’activité économique en zone euro. La déception a été à la hauteur de leurs espérances. Fin 2014, ils sont encore un certain nombre à entrevoir un sursaut de croissance, même léger, du PIB. L’argumentaire repose sur deux données : la dépréciation de l’euro contre le dollar et la chute des cours du pétrole doivent impulser un « mini-stimulus » d’activité en zone euro en 2015, et cela même si le recul de la devise atténue les effets de la baisse des cours du brut libellés en dollars.

L’équation n’est pas si simple, comme l’attestent les mises à jour de décembre des prévisions de PIB et d’inflation de la Banque centrale européenne (BCE) (voir le graphique). Les nouvelles projections tiennent compte du recul des prix pétroliers sur l’indice des prix de la zone euro, revu à la baisse, mais réduisent une nouvelle fois les prévisions de croissance. Or, l’effondrement des cours du brut doit avoir, en théorie, un effet désinflationniste pour les prix en même temps qu’il donne un léger coup de pouce à l’activité. Pour la BCE, l’impact est consistant pour l’Ipcum (indice des prix de la zone euro), mais invisible pour le PIB. Sa prévision concernant l’activité économique est en ligne avec le repli de l’indicateur avancé PMI de Markit en novembre, à un plus bas depuis seize mois. La banque centrale a taillé allègrement sa prévision de croissance pour 2015, de 1,6 % en septembre à 1 % en décembre.

« Et encore, précise Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo Securities, les prévisions de la BCE ont été arrêtées à la mi-novembre et n’intègrent qu’une partie de la chute des cours du brut. Elles sont basées sur des contrats futures laissant apparaître un prix du baril de 85,6 dollars pour 2015 et 88,5 dollars pour 2016. Or, les cours du Brent sont aujourd’hui sous la barre des 70 dollars. » « A mon sens, ajoute-t-il, la banque centrale a un biais pessimiste en insistant sur l’impact négatif de la baisse des cours sur l’inflation et en minimisant son impact positif sur la croissance. » Et ce n’est peut-être pas fini : sur le CME (Chicago Mercantile Exchange), le nombre de contrats de vente du brut WTI à 35 et 40 dollars le baril décembre 2015 s’est multiplié ces derniers jours.

Effets de second tour

Sachant que les produits énergétiques représentent plus du dixième de l’indice global, la désinflation actuelle est appelée à se poursuivre. De 0,3 % de hausse des prix en novembre en glissement annuel, l’inflation va tout droit vers zéro, voire en territoire négatif dès décembre ou tout début 2015, estiment les analystes de Barclays et de BNP Paribas CIB. « Un recul de 10 dollars du prix du baril diminue de 0,2 point l’inflation dans l’immédiat et de 0,4 point sur deux ans si le choc est pérenne », note Gizem Kara, économiste chez BNP Paribas CIB, qui table sur une inflation nulle tout au long de 2015 et un rebond à 1 % en 2016. Si la chute des cours se stabilise à ses niveaux actuels, l’effet de base dans l’indice des prix disparaîtra dans un an. D’ici là, toutes les conditions sont remplies pour que les anticipations d’inflation dans les marchés, déjà sur une tendance baissière, dérivent loin de la cible d’inflation de 2 % de la BCE. Tout l’enjeu pour la banque centrale va être de contenir ces anticipations, des marchés mais aussi des entreprises et des ménages.

Autre risque souligné par Mario Draghi, le président de la BCE, à l’issue du Conseil des gouverneurs du 5 décembre : les effets malencontreux de second tour via les produits alimentaires et l’inflation sous-jacente. Cette dernière pose problème. Au pire de la chute des prix en 2009-2010 entraînée également par un plongeon des cours du pétrole, l’inflation sous-jacente – hors prix énergétiques et alimentaires – n’est pas allée plus bas que 0,8 % en glissement annuel. Or, le dernier chiffre connu de l’inflation sous-jacente, celui de novembre, est déjà arrivé à 0,7 %. La frontière entre inflation et déflation est bien plus floue aujourd’hui qu’elle ne l’était pendant l’épisode désinflationniste de 2009-2010.

Pour les analystes de Barclays et de HSBC, la banque centrale n’en a pas fini avec les révisions à la baisse de l’inflation. « Si les prix du pétrole se maintiennent à leur niveau actuel, ou même augmentent comme l’indiquent les contrats futures à 75 dollars le baril fin 2015 et 79 dollars fin 2016, la BCE va devoir opérer des révisions à la baisse importantes en mars », expliquent les analystes de HSBC.

Un recul pérenne de 10 dollars du prix du baril diminue de 0,4 point l’inflation

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