L'analyse de... Alain Tourdjman, directeur Etudes, veille & prospective de BPCE

L'actionnariat individuel en France, la peau de chagrin

le 18/06/2015 L'AGEFI Hebdo

L'actionnariat individuel en France, la peau de chagrin

Les dernières statistiques relatives aux comportements financiers des ménages nous réservent deux bonnes surprises. Après trois années de basses eaux, les flux de placements des ménages semblent se redresser et ce mouvement est favorable aux actions cotées. Les choix d’actifs des ménages étaient jusque-là peu sensibles à la politique monétaire sous l’effet d’une fiscalité asymétrique au profit des actifs exonérés et d’une hiérarchie des rendements surtout déterminée par la réglementation. Cette « courbe des taux nets régulés », allant du Livret A à l’assurance-vie, perdrait-elle de sa capacité à cantonner les arbitrages au seul couple taux/durée et à dissuader les épargnants de s’orienter vers des actifs risqués ?

Avec 6,7 milliards d’euros de flux nets des particuliers sur les actions cotées en 2014, cette classe d’actifs n’avait jamais bénéficié de placements aussi élevés depuis 1996. Les dix-huit années précédentes s’étaient soldées par des sorties nettes cumulées de 28 milliards d’euros. Pour autant, il faut se garder de toute conclusion hâtive : d’une part, cette statistique fait fréquemment l’objet de révisions profondes et, d’autre part, elle s’explique en partie par des arbitrages au sein du portefeuille titres. On observe sur longue période une forme de substitution entre les souscriptions nettes d’obligations et d’actions ou d’OPCVM, et les sorties obligataires à hauteur de 8 milliards d’euros en 2014 ont probablement alimenté les flux sur actions.

Néanmoins, ces comportements financiers font écho non seulement à une conjoncture boursière favorable depuis 2012 mais aussi à un mouvement d’opinion, certes minoritaire, mais sensible parmi les épargnants « experts ». Ceux-ci voient dans la période actuelle la possibilité de s’affranchir des rendements contraints sur les produits de taux, voire de saisir des opportunités de valorisation rapide du capital. Ces deux aspirations rendent compte à la fois d’un regain d’intérêt pour les grandes capitalisations mais aussi du succès récent auprès des petits porteurs des nouvelles cotations de start-up, notamment biotechnologiques.

Paradoxalement, cette évolution ne contredit pas, ni n’interrompt, la tendance de fond au recul de l’actionnariat individuel. En fin d’année 2014, selon la Sofres, 6,9 % des Français de plus de 15 ans détenaient des actions en direct, soit moitié moins que fin 2008. Ce recul s’est accompagné d’une déformation sensible du profil des détenteurs. Désormais très peu présents parmi les moins de 35 ans et chez les employés et ouvriers, les actionnaires se recrutent parmi les cadres, actifs ou retraités, dont la formation facilite l’accès à l’information et son interprétation. Après les deux krachs de 2000-2003 et de 2008-2009 qui ont abouti tous deux à une chute du CAC de l’ordre de 60 %, l’image du placement boursier comme gagnant à long terme, sous réserve de saine gestion et d’horizon long, a été profondément ébranlée alors que l’immobilier sortait indemne de la crise.

Dès lors, les « actionnaires par accident », mais aussi les « férus déstabilisés », ont déserté ce champ par aversion aux pertes, soit brutalement, soit lors d’un retour à meilleure fortune. On peut s’en féliciter pour certains dont le niveau de patrimoine ou de maîtrise financière n’était pas adéquat avec une telle diversification. Pour d’autres, c’est en partie le modèle a priori vertueux d’actionnaire de long terme qui est remis en cause. Pour ces derniers, le rendement et l’horizon sont devenus trop incertains au regard du risque économique mais aussi de la fiscalité, des coûts d’information et des aléas imputables à l’organisation du marché.

Le narratif du « gros » fonds contre le « petit » porteur qui a envahi les esprits et les forums s’est nourri au fil des années de fantasmes mais aussi d’expériences concrètes où l’intérêt et la fidélité de l’actionnaire individuel n’ont guère été pris en compte. Les offres de retrait par France Telecom des titres Wanadoo et Orange avant le changement de modèle de l’entreprise furent des exemples emblématiques de cette opposition et d’une réfutation par le marché d’une stratégie individuelle d’investisseur à long terme.

Même s’ils sont convaincus du bien-fondé de leur démarche, les « épargnants experts » d’aujourd’hui tentent davantage de faire preuve d’un opportunisme pragmatique et sans illusion. Pour que le noyau dur des actionnaires individuels cesse de se resserrer et faire reculer une certaine défiance, davantage de considération institutionnelle et d’équité informationnelle apparaissent tout autant nécessaires que des aménagements fiscaux ou des actions de pédagogie. Compte tenu de l’appétence des « petits porteurs », les PME-ETI innovantes en seraient sans doute les premières bénéficiaires.

Les « épargnants experts » font preuve d’un opportunisme pragmatique et sans illusion

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