Carbone

Le juste prix

le 18/06/2015 L'AGEFI Hebdo

A six mois de la COP21 de Paris, les propositions se multiplient mais aucune ne sort pour l’instant du lot.

Le juste prix
(DR)

L’année 2015 réserve son lot de surprises, dans la perspective de la tenue de la COP21 en décembre à Paris. Bien que les objectifs de la conférence ne comprennent pas, à proprement parler, la fixation d’un prix du carbone, le sujet est sur toutes les lèvres.

Le 4 juin dernier, Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, déclarait lors d’une conférence sur les enjeux économiques de la COP : « Désormais, le prix du carbone n’est plus un tabou. » Les événements de ce mois de juin semblent lui donner raison. Tout d’abord, il y a cette lettre ouverte de six énergéticiens aux Nations unies, réclamant la fixation d’un prix au carbone. « Very surprising », et « very, very welcome », s’est félicitée Christiana Figueres, en charge des questions climatiques au sein des Nations unies. Une réponse circonstanciée serait en cours de rédaction, afin de prendre les industriels au mot.

Les déclarations des dirigeants du G7 à la suite du sommet d’Elmau, en Allemagne, ont aussi marqué les esprits : le 8 juin, dans un communiqué, ils se sont engagés à abandonner les énergies fossiles d’ici la fin du XXIe siècle. Ils soutiennent de plus une baisse des émissions de CO2 de 40 % à 70 % en 2050. Bien qu’ayant fixé un objectif, les dirigeants du G7 n’ont pas fait d’annonce quant aux moyens destinés à l’atteindre. Or le choix, par les Etats, des outils destinés à développer des signaux-prix pour le carbone est l’un des enjeux de la COP21.

Des initiatives peu probantes

Les propositions font florès, sans qu’aucune ne remporte une adhésion franche. Celles-ci répondent à deux grandes logiques, qui ne s’excluent pas l’une de l’autre : la première est celle de la fixation des prix par le marché, avec des systèmes d’échange de quotas ; la seconde est réglementaire, avec la fixation d’un prix par une autorité. Le bilan des initiatives actuellement opérationnelles est aujourd’hui peu probant, avec un prix de la tonne de CO2 qui s’échelonne entre 1 et 130 dollars, tous systèmes confondus. « A part la Suède, aucun pays ne tarifie le carbone à un niveau décent », explique Jean Tirole, prix Nobel d’Economie et professeur à la Toulouse School of Economics.

Régionalisé, structurellement bas et volatil – dans le cas du système de cap-and-trade européen –, le prix du carbone ne permet pas de peser sur les décisions d’investissement. Le débat consiste à examiner les options qui pourraient conduire à faire augmenter ce prix. La conjoncture mondiale n’y aide pas puisque le prix de la tonne de charbon est en baisse constante (-20,8 % entre 2013 et 2014). Les ONG, de plus en plus relayées par des investisseurs, tentent d’infléchir cette tendance en défendant la théorie des « stranded assets » : si un accord international permettant de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés devait être conclu, une grande proportion des réserves fossiles ne pourrait être extraite. Mark C. Lewis, analyste spécialiste des questions d’énergie chez Kepler Cheuvreux, évalue à 28.000 milliards de dollars les pertes que subiraient les acteurs des énergies fossiles au cours des 20 prochaines années.

Cette théorie est prise au sérieux par les investisseurs, qui sont de plus en plus nombreux à s’engager dans des stratégies dites « bas carbone ». L’une des annonces les plus relayées a été celle d’Axa, qui le 22 mai dernier, lors du Climate Finance Day, s’est engagé à « décarboner » son portefeuille à hauteur de 520 millions d’euros. D’autres réfléchissent à des méthodes de dévaluation des actifs de sociétés qui détiennent des réserves fossiles. On ne donne pas un prix au carbone, on le dévalue.

D’autres propositions émanant de la sphère privée visent au contraire à instaurer un prix interne du carbone, destiné à intégrer l’externalité négative liée au coût environnemental. Cent cinquante entreprises ont déclaré faire usage d’une telle tarification auprès du Carbon Disclosure Project. Mais les acteurs économiques ne se satisfont pas de ces initiatives et réclament un prix stable, robuste et prédictible. Ils en appellent aux décideurs politiques pour fixer des règles, une méthode, un cap.

Gérard Mestrallet, PDG d’Engie et président de Paris Europlace, défend les vertus des mécanismes de marché : « Les entreprises se mettent à avancer vite. Il y a cinq ans, elles traînaient un peu des pieds. Je me demande aujourd’hui si ce n’est pas l’inverse », a-t-il remarqué. Il salue l’initiative de la Commission européenne, qui a mis en place la Market Stability Reserve (MSR), système similaire à la « banque centrale des certifications » qu’un groupement d’énergéticiens avait proposé de mettre en place voici deux ans, afin de sauver le système de cap-and-trade européen. Gérard Mestrallet regrette cependant le délai de mise en place du mécanisme, prévu pour 2019 : « Il aurait fallu redémarrer immédiatement le système. La Chine a mis en place sept systèmes pilotes, qui seront réunifiés dès 2016 » (lire l’encadré ). Les analystes estiment que cette réforme, autorisant la mise en réserve de 2 milliards de tonnes de CO2, est insuffisante ; bien que positive, elle est impropre à contribuer à l’indispensable augmentation des prix.

Marché contre fiscalité

C’est ce qui conduit d’autres acteurs économiques, à l’instar d’Antoine Frérot, PDG de Veolia, à réclamer la mise en place d’une redevance. Celui-ci met en avant le succès du principe de « pollueur-payeur » qui a été appliqué au secteur de l’eau voici quarante ans, associé à une redevance aux frontières. « Le fait de donner un coût au carbone est un enjeu clé. Aujourd’hui, émettre des gaz à effet de serre ne coûte rien, tandis que la dépollution a un coût. Le coût du carbone doit être robuste et prévisible, aux alentours de 30 à 40 euros la tonne », a-t-il déclaré. Il ne rejette pour autant pas le système de cap-and-trade, qui trouvera son utilité à plus long terme, lorsque le phénomène de dépollution aura été engagé en Europe.

D’autres propositions sont soumises aux responsables politiques : la Chaire Economie du Climat (CEC) de Paris-Dauphine défend l’idée d’un bonus-malus écologique, basé sur les émissions moyennes par tête et par an, dans lequel les pays émettant plus que la moyenne mondiale (6,3 tonnes par habitant en 2011) devraient s’acquitter d’un malus, et les pays en dessous de cette barre recevraient un bonus. Ce système permettrait, sur la base d’un prix de la tonne modeste (7,5 dollars), de générer les 100 milliards de dollars annuels nécessaires au financement de la transition écologique des pays les plus pauvres. Le think tank The Shift Project souhaiterait qu’un système de prix de réserve, fixé à 30 euros la tonne, soit affecté aux quotas mis aux enchères par les Etats.

A côté de cet ensemble de propositions, reste le clan des récalcitrants à toute politique de préservation du climat. L’américain Chevron a déclaré lors d’un séminaire de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) que « pour les responsables politiques qui veulent combattre le changement climatique, l’augmentation du prix de l’énergie au niveau mondial pour les gens qui peuvent le moins y accéder, ce n’est pas une politique efficace car les consommateurs veulent une énergie abordable. » Cette réticence se traduit jusque dans les déclarations du groupe dans le cadre du Carbon Disclosure Project, où il est dit que « la société reconnaît la nécessité de réduire les gaz à effet de serre là où cela est possible. »

Cependant, cette ultra-médiatisation liée au prix du carbone ne doit pas occulter un certain nombre de vérités. C’est la position adoptée par l’OCDE à l’occasion du Forum mondial qui s’est tenu à Paris les 2 et 3 juin derniers : « Nous encourageons bien entendu les gouvernements à mettre en œuvre ce que nous appelons des politiques climatiques de base, telles que la fixation d’un prix du carbone, l’amélioration de l’efficacité énergétique, des mesures de soutien aux technologies propres. Mais ces mesures ne sont pas suffisantes, car elles interagissent avec d’autres politiques, situées à la périphérie, voire en dehors du domaine de la lutte contre le changement climatique à proprement parler. Cela produit des effets contradictoires et rend plus onéreuses les mises en application », explique Virginie Marchal, l’un des auteurs du rapport que l’OCDE rendra public le 3 juillet.

L’échec annoncé des négociations

Les réglementations nationales sont en particulier jugées contre-productives, ce qui amène l’OCDE à recommander aux Etats de mener des audits : parallèlement à l’efficacité énergétique, l’efficacité réglementaire concourra aussi à atteindre les objectifs fixés.

Cet audit, estime Virginie Marchal, doit viser le secteur financier : « Nous avons identifié des incohérences spécifiques au secteur financier, qui induisent une forme de subvention aux énergies fossiles. Ces subventions sont évaluées entre 50 et 80 milliards de dollars dans les 34 pays de l’OCDE, et à plus de 548 milliards de dollars dans les pays en développement, d’après les derniers chiffres de l’Agence internationale de l’énergie. Les réglementations financières contiennent elles aussi des signaux qui ne vont pas dans le sens de la transition vers une économie bas carbone. Bâle 3, Solvabilité 2 pourraient pénaliser les investissements de long terme, essentiels à la transition bas carbone. Une somme de signaux encourage dans le même temps à l’investissement de court terme : certains fonds de pension sont contraints d’effectuer des valorisations en valeur de marché quotidienne qui semblent incompatibles avec leur métier d’investisseurs de long terme. »

Malgré les déclarations pleines d’allant des responsables politiques, qui rêvent d’un accord à Paris, aucun des économistes ou industriels n’y croit sérieusement : « Il est peu crédible d’imaginer que l’accord soit contraignant et universel », explique Jean Tirole, qui pense en outre qu’un accord restreint, impliquant les pays du G20 et les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), serait plus crédible. « La question de la compensation est extrêmement complexe. A l’heure actuelle, ceux qui ont pollué depuis longtemps veulent une compensation pour dépolluer. D’un point de vue éthique les pays du Sud ont raison de vouloir en bénéficier. »

Autre argument de poids pour prédire une issue peu déterminante, la Chine ne cache pas son projet d’être le pays qui emporterait l’adhésion de tous : elle accueillera les réunions du G20 en 2016 ; 2016 est aussi l’année où son système de cap-and-trade deviendra national.

Le fait de donner un coût au carbone est un enjeu clé. Aujourd’hui, émettre des gaz à effet de serre ne coûte rien, tandis que la dépollution a un coût
Antoine Frérot, PDG de Veolia
La Chine s’engage sans promettre

Bien que le gouvernement chinois ait toujours affiché une grande réticence à se fixer des objectifs contraignants en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), sa volonté de participer à cet effort ne peut être mise en doute, tant la pollution de l’air, de l’eau et des sols atteint des sommets en Chine. « La pollution de l’air extérieur a provoqué 1,2 million de morts prématurées en Chine en 2010, soit presque 40 % du total mondial des morts prématurées dues à la pollution », expliquait en 2013 le magazine médical britannique The Lancet. En témoigne le projet de loi environnementale, publié le 10 juin dernier, qui instaure une taxe sur les polluants de l’air, de l’eau et des sols. Précédemment, la loi sur la protection de l’environnement, devenue effective au 1er janvier 2015, a instauré des sanctions financières et pénales pour les contrevenants. Pékin teste aussi des mécanismes de marché puisque sept Bourses pilotes sont aujourd’hui actives sur le territoire. Pour le moment les prix – autour de 5 dollars la tonne – et les volumes restent modestes. La volonté politique est pourtant manifeste. Selon Reuters, la Chine et l’Union européenne pourraient sceller un accord dans deux semaines, incluant une coopération sur les marchés du carbone.

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