Le Japon réapprend l'inflation

le 18/12/2014 L'AGEFI Hebdo

Les ménages digèrent la hausse des prix à contrecœur. Les « Abenomics » cherchent à leur redonner confiance.

Le Japon réapprend l'inflation
Les consommateurs japonais se détendent petit à petit, les dépenses de consommation sont en train de remonter.
(Edwige Murguet)

Cette politique économique ressemble à un coup de poker ! » Tel est le commentaire entendu ces derniers mois dans les rues de Tokyo ou de Kyoto. Pourtant, la coalition du Premier ministre Shinzo Abe a largement remporté les élections législatives anticipées du dimanche 14 décembre en obtenant plus des deux tiers des 475 sièges de la Chambre basse (avec un fort taux d’abstention). Prise de court et désorganisée, l’opposition n’a pas su convaincre les Japonais, dépités face à la baisse notable de leur pouvoir d’achat et à la flambée simultanée des cours des actions, jugée spéculative. « Sous l’effet conjugué de la dépréciation du yen et de la hausse de 3 points de la taxe sur la consommation (à 8 % le 1er avril 2014), les prix de la consommation se sont appréciés de 3 % environ par rapport à l’an dernier », calcule Raymond Van Der Putten, économiste à BNP Paribas.

Ce renchérissement brusque du coût de la vie n’a pas pu être comblé par l’appréciation des salaires, primes comprises (de 1 % en moyenne entre août et septembre). Même si, tempère Joyce Poon, responsable de la recherche asiatique de Gavekal Dragonomics, « leurs augmentations actuelles atteignent des niveaux rarement observés lors des deux dernières décennies ».

Ce point explique que l’humeur maussade des consommateurs japonais se détende petit à petit, consolés par l’anticipation d’une facture énergétique allégée. Les dépenses de consommation sont déjà en train de remonter. Après s’être effondrées de 5,2 % au deuxième trimestre (par rapport au précédent), elles ont regagné un léger 0,4 % au troisième trimestre, selon le Cabinet Office (gouvernement du Japon). Cette reprise paraît maigre mais elle signale que le ressort n’est pas cassé.

« La consommation des ménages pourrait même être moins faible qu’estimé », analyse Raymond Van Der Putten. Elle est mesurée d’après l’Enquête sur le revenu et les dépenses des familles, dont la morosité des résultats a été accentuée par un élargissement récent de l’échantillon de référence à plus de ménages à bas revenus. L’économiste remarque que l’Enquête auprès des observateurs de l’économie du Cabinet Office « donne une impression moins négative », corroborant le rebond de 3 % des ventes au détail au troisième trimestre (publié par le Meti - Ministry of Economy, Trade and Industry).

Excès de précipitation

Il n’empêche, « même en s’appuyant sur les statistiques concernant le commerce de détail, le niveau d’activité demeure inférieur à celui de 2013 », insiste Philippe Waechter, chef économiste de Natixis Asset Management. Selon lui, « Shinzo Abe est allé trop vite en décrétant la première hausse de la taxe sur la consommation dès avril 2014. Maintenant, le gouvernement doit donner les moyens à l’économie d’absorber ce choc transitoire de perte de pouvoir d’achat, à l’origine de la récession des derniers mois ». Après un accroissement du PIB de 1,4 % au premier trimestre (par rapport au trimestre précédent), le repli du PIB s’est établi à 1,7 % au deuxième trimestre et à 0,5 % au troisième trimestre.

« De plus, il faut laisser le temps aux Japonais de s’acclimater à leur nouvel univers d’inflation. N’ont- ils pas vécu près de 17 ans dans un environnement déflationniste ? », rappelle l’expert de Natixis AM. Le déclenchement de la mécanique inflationniste a été rapide. Shinzo Abe a été élu en décembre 2012, à la fin d’une année de déflation (CPI) zéro. A peine deux ans après la mise en œuvre du programme des « Abenomics », l’inflation (de 2014) s’affiche à 2,9 %.

Ce tableau explique que la plupart des économistes apprécient la décision du gouvernement de reporter la deuxième hausse de la taxe sur la consommation à avril 2017. De même, le renforcement massif du programme d’achat de titres souverains japonais par la Banque du Japon (BoJ), annoncé le 31 octobre, a été bien accueilli des marchés, pas seulement parce qu’il favorise le marché actions. « En renforçant les anticipations d’inflation (qui étaient en train de retomber), tout en assurant le maintien d’un faible niveau des taux d’intérêt, cette initiative s’inscrit totalement dans la stratégie du gouvernement de réduire le ratio dette sur PIB », synthétise Philippe Waechter.

L’inflation va accroître le PIB de façon mécanique, et le niveau très bas des taux d’intérêt nominaux va limiter le service de la dette. L’action de la BoJ, qui va désormais acquérir 80.000 milliards de yens de titres souverains japonais par an (soit 17 % du PIB), est une façon de rendre la trajectoire de la dette plus soutenable à moyen terme. Selon les données de l’OCDE, la dette publique brute du Japon s’établit à 230 % du PIB et la dette nette à 143 % du PIB.

« La décision du Conseil de politique monétaire de la BoJ a pu aussi être influencée par la nouvelle stratégie d’allocation d’actifs du Fonds de pension du gouvernement japonais (GPIF -Government Pension Investment Fund) qui sera mise en œuvre en avril prochain », note Raymond Van Der Putten. Anticipant une appréciation des taux à 10 ans des titres souverains japonais – en cas d’installation durable de l’inflation –, le GPIF a décidé de diminuer drastiquement la part des obligations d’Etat dans son portefeuille. Le fonds de pension prévoit de la faire tomber de 60 % à 35 %, au profit de titres étrangers et d’actions japonaises, dont la part devrait grimper de 12 % à 25 %. Au total, « le GPIF va se défaire dans les prochains mois de 30.000 milliards de yens de titres souverains, une somme correspondant à celle des derniers rachats d’actifs réalisés par la BoJ... », précise l’économiste de BNP Paribas. Ce programme d’assouplissement quantitatif « est une belle opération sophistiquée d’ingénierie financière. Les autorités monétaires nippones, qui ont la mémoire des expérience passées, ont réfléchi de façon globale », commente Joyce Poon.

Relancer le cercle vertueux

Dorénavant, « l’enjeu est de redonner confiance aux ménages japonais afin de relancer le cercle vertueux qui avait commencé à s’installer avant la première hausse de la taxe sur la consommation », estime l’économiste de Gavekal Dragonomics.

Certaines statistiques économiques sont encourageantes, notamment celles concernant le marché du travail. La tendance à la revalorisation des salaires – qui semblait improbable il y a deux ans – n’est pas le seul élément prometteur. Le taux de chômage se stabilise au niveau très bas de 3,6 % de la population active et le nombre de contrats à temps partiel diminue en faveur des contrats à temps plein (voir le graphique). « Le marché de l’emploi est tendu. Certaines entreprises, notamment dans la construction, peinent à recruter les effectifs dont elles ont besoin », confirme Raymond Van Der Putten.

Plus surprenant encore, les prévisions d’investissements dont font état les entreprises : selon l’enquête Tankan de septembre menée par la BoJ auprès du secteur privé, rares sont les entreprises manufacturières à juger leurs capacités de production excédentaires et toutes les industries du pays prévoient d’accroître leurs investissements chaque année, dans les trois ans à venir.

Les entreprises japonaises, qui ont bénéficié dans un premier temps de la dépréciation du yen pour reconstituer leurs marges, devraient modifier leur comportement pour investir. Elles pourraient songer aussi à réduire leurs prix de ventes en dollars – ce qu’elles ont peu fait jusqu’à présent – afin de gagner des parts de marché. S’adonneront-elles à cet exercice avec agressivité au risque de déclencher une guerre des monnaies ? « Je ne le pense pas. Toutes les monnaies s’échangent à de bas niveaux à l’heure actuelle, à l’exception du dollar qui se raffermit », observe Ibrahima Kobar, directeur gestion taux chez Natixis Asset Management.

Pour l’instant, les volumes d’exportation « demeurent stables. Ils pourraient s’affermir graduellement lorsque les sociétés exportatrices vont commencer à diminuer leurs prix, avec une reprise de la demande reflétant le rythme de croissance des pays partenaires, les Etats-Unis, la Chine, le reste de l’Asie, l’Europe », anticipe Joyce Poon, pour qui le facteur le plus pénalisant pour l’économie japonaise l’an prochain est la fragilité de la croissance mondiale.

La femme active persona non grata

L’urgence d’accroître la population active japonaise afin d’assurer une croissance durable de l’économie est un fait entendu. Les moyens d’y arriver ont été maintes fois exposés par le Premier ministre, Shinzo Abe (photo). Les femmes doivent rejoindre le marché du travail. Les progrès à réaliser sont colossaux, comme l’illustre le classement 2014 de l’étude « Gender gap » (écart de traitement entre les hommes et les femmes) du World Economic Forum : le Japon n’y obtient que la 104e place sur 142 pays ! « Recommander dans le code de gouvernance la présence d’au moins une femme dans les conseils d’administration, porter à 30 % leur participation dans les instances dirigeantes d’ici à 2020 sont des initiatives louables », estime Saiko Yoshida basée à Tokyo, présidente de la société de conseil SY International. Cependant, « le report de la réforme destinée à la garde des enfants, qui devait être en partie financée par les revenus de la deuxième hausse de la taxe sur la consommation (reportée de 18 mois), déçoit les espérances des femmes qui voudraient s’épanouir professionnellement. Le système actuel ne le leur permet aucunement. Tout en peinant à exprimer leurs attentes, elles dénoncent un manque d’écoute de la part des hommes. Il est vrai aussi que certaines femmes, qui n’ont pas pris conscience qu’elles pourraient acquérir les mêmes droits que les hommes, n’imaginent pas quitter ‘leur zone de confort’. Celles-ci disent préférer rester à la maison », explique Saiko Yoshida.

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