L'analyse de... Mathilde Lemoine, économiste, directeur des études économiques et de la stratégie marchés d'HSBC France

La compréhension des prix et des salaires est obsolète

le 22/05/2014 L'AGEFI Hebdo

La compréhension des prix et des salaires est obsolète
Mathilde Lemoine, économiste, directeur des études économiques et de la stratégie marchés d’HSBC France
(Sylvie Françoise)

Les changements technologiques, les réformes économiques, le développement du commerce international et les mutations sociales ont considérablement accéléré les modifications des prix des produits que nous consommons. Pourtant, le tableau de bord de ceux qui mènent les politiques économiques n’a pas été actualisé. Le débat public reste focalisé sur les hausses de salaires et la Banque centrale européenne s’étonne régulièrement d’une décélération de l’inflation plus importante qu’elle ne l’avait anticipée. Les conséquences sont graves. Les décisions de politique économique sont faussées et risquent d’ajouter des déséquilibres aux déséquilibres.

Les dernières évolutions de l’inflation en zone euro révèlent des changements structurels. Depuis le mois de janvier 2013, les prévisionnistes se font surprendre presque chaque mois par une inflation plus faible que prévu. Ils rencontrent de grandes difficultés à appréhender les raisons du ralentissement des prix à la consommation au-delà de la baisse du prix du pétrole et de l’appréciation de l’euro. Pourtant, l’inflation sous-jacente a elle aussi fortement ralenti. Or il est difficile de le justifier par la baisse des prix de l’énergie puisque par définition, cette mesure de l’inflation exclut les prix des produits volatils ! Certes, les augmentations d’impôts passées ont un effet dépressif temporaire sur l’inflation mais de récents travaux économétriques menés par la Commission européenne montrent que les réformes des Etats membres ont modifié la façon dont les prix à la consommation évoluent en zone euro par rapport à ce qui était observé avant la crise. La baisse des coûts unitaires du travail, c’est-à-dire les salaires et charges rapportés à la valeur ajoutée produite, expliqueraient en partie la décélération de l’inflation sous-jacente.

Par ailleurs, la corrélation entre l’activité économique et l’inflation ne serait pas linéaire. Les prix seraient plus sensibles à une situation de sous-emploi durable et massif qu’à une situation de plein emploi. Enfin, les anticipations d’inflation influenceraient elles-mêmes l’inflation. Or, selon les taux d’intérêt des swaps d’inflation, elles seraient de 1,1 % en moyenne sur la période 2014-2016 et pousseraient ainsi les prix à la consommation à la baisse.

Dans les faits, les réformes menées en zone euro et aussi la persistance de la faiblesse de l’activité économique ont accru la réactivité des prix à l’environnement économique. Dans le langage des institutions internationales, cela signifie que les prix sont moins rigides. Il suffit d’observer la multiplication des tablettes à la place des cartes de restaurant pour comprendre que la formation des prix a structurellement changé. Désormais, les prix des plats peuvent être modifiés à tout moment sans attendre la réimpression des cartes de restaurant. Or c’était une des causes bien connues de la rigidité des prix (menu cost). Bien sûr, certains travaux économétriques montrent que l’effet serait modeste car la décision de changer les prix continuerait de devoir suivre un processus managérial complexe (management cost). Mais une récente étude du MIT conclut d’une part que le développement d’Internet pousse les prix à la baisse, même en incluant les coûts de recherche des clients et de marketing, et que, d’autre part, les modifications de prix seraient plus fréquentes et moins importantes à chaque fois.

Du côté du marché du travail, il semble que la flexibilité des salaires soit aussi mal appréhendée. Selon une étude d’un économiste de la Banque de France, Grégory Verdugo, les salaires sont sensibles aux variations du taux de chômage en France. La croissance du salaire moyen est artificiellement gonflée en période de crise par la sortie du marché du travail des personnes peu qualifiées. En corrigeant cet effet de structure, une hausse de 1 % du taux de chômage régional engendre une baisse de 1,5 % du salaire réel moyen. 

La mise à jour des logiciels de décision monétaire et de politique économique aurait permis à la Banque centrale européenne d’appréhender plus tôt le fait que l’inflation pourrait rester durablement inférieure à 2 %. Elle aurait donc déjà agi, malgré le retard pris par la mise en œuvre de l’Union bancaire. La meilleure compréhension des évolutions économiques, sociétales et technologiques aurait incité les gouvernements à compléter les mesures de réduction des coûts de production par une généralisation de la formation continue des personnes peu qualifiées. La référence à un fonctionnement obsolète de l’économie limite la capacité de la zone euro à se retourner durablement. 

A lire aussi