L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroupe Institute

Climat, l’urgence est déjà là

le 24/04/2014 L'AGEFI Hebdo

Climat, l’urgence est déjà là

Le message d’alarme transmis par Paul Polman, le président d’Unilever, à ses homologues il y a deux semaines mérite réflexion. Il appelle les dirigeants des plus grands groupes mondiaux à tirer les conséquences de la menace du changement climatique, la plus importante à laquelle l’humanité est confrontée, et à oublier les calculs à court ou moyen terme pour traiter un sujet, certes à long terme, mais susceptible de déjouer toutes les stratégies, voire de ruiner toutes les entreprises s’il n’est pas traité à temps. Quelques jours auparavant, rendant publiques les conclusions d’un nouveau rapport sur le changement climatique, l’Organisation des Nations Unies (ONU) avait réaffirmé la réalité de son origine humaine, prévoyant des augmentations de température supérieures à 2° Celsius dans le demi-siècle, une modification du régime des précipitations et de la succession des saisons.

La question n’est pas seulement théorique, elle l’est même de moins en moins. Dans plusieurs secteurs majeurs, le sujet est déjà là. Les céréales, essentielles à l’alimentation humaine et animale, et aussi utilisées pour la production de biocarburants, ont besoin d’eau. Et les promesses de céréales OGM moins avides n’empêcheront pas les maïs d’être arrosés en plein été. Dès la prochaine décennie, les anomalies climatiques, déjà observables, et qui contribuent à expliquer les fluctuations brutales des cours, vont changer la géographie de la production mondiale de céréales. Pas d’illusions, il faudra payer plus, et la sécurité alimentaire en pâtira.

L’automobile, autre exemple, a été et demeure le symbole de la société de consommation et de la liberté individuelle, mais ne le sera bientôt plus. L’Inde, après la Chine, découvre que la voiture individuelle ne sera pas le moyen de la liberté de mouvement des Indiens, mais celui d’une paralysie générale des transports et d’une pollution insupportable en milieu urbain. Ce n’est pas pour rien que tous les transports publics à Delhi se font sans moteur à explosion ! La contribution de l’automobile au dérèglement climatique est telle qu’il va bien falloir se résoudre à la considérer comme une industrie du passé – et en tirer les conséquences. Les Français, appelés à s’endormir au volant de merveilles techniques condamnées aux 80 km/h maxi, vont finir par le comprendre : la voiture n’est plus la liberté !

La spécialisation géographique, fondée sur la quête des coûts les plus bas, a été la loi d’airain de l’industrie au cours des trente dernières années, mais une loi en trompe l’œil. La faiblesse des indicateurs de prix et la taille des externalités provoquent des situations aberrantes, comme celles de ces hot dogs vendus au Canada à partir de produits récoltés et traités dans différentes parties du monde, et qui devraient être vendus vingt fois leur prix s’il était tenu compte de toutes les externalités de leur production et de leur transport. Notre niveau de consommation et la rentabilité de nos investissements dépendent pour une part croissante de gratuités qui s’effondrent rapidement. Sans elles, sans la captation de biens publics ou de biens communs qu’elles permettent, qu’en serait-il des fameux « 15 % » de rendement net ?

Qu’en conclure ? Qu’à travers des dénominations absconses comme la « transition énergétique » ; qu’à travers des nécessités plus concrètes, comme celle de la transformation des infrastructures urbaines, énergétiques, de transport et industrielles ; qu’à travers aussi des incitations puissantes, comme celles qui viennent des assureurs exposés aux conséquences de catastrophes naturelles plus fréquentes, plus violentes et plus coûteuses, la conscience de la nécessité d’investissements vitaux grandit, de même que le souci des actions qui les préparent.

Que manque-t-il alors pour que le système de prix intègre l’urgence, pour que les réglementations et les choix publics créent les marchés et les incitations efficaces, pour que toute opération de crédit, tout investissement, soient subordonnés à leurs effets sur le changement climatique, la pollution des sols ou la santé humaine ? Tout simplement, que les puissances politiques décident d’accorder au sujet l’importance qu’il a de toute évidence déjà pris. C’est aussi là où le président d’Unilever mérite d’être entendu en France et en Europe. Les Etats-Unis, eux, et plus précisément le système de défense américain, ont déjà décidé que le thème de la lutte contre le changement climatique pousserait au redéploiement de la puissance américaine, à la légitimation de son action à travers le monde, et à la différence concurrentielle des sociétés américaines.

Sans nul doute, les banques, les sociétés de gestion et les intermédiaires financiers auront une part décisive dans cette stratégie d’influence et d’exemplarité, solidement appuyée sur un système de prix revisité. Les acteurs européens n’ont que peu de temps pour se préparer à des changements d’indicateurs, d’indices, de modes de calcul, qui relégueront en deuxième division ceux qui n’auront pas vu, pas compris, ou pas voulu agir. 

Les intermédiaires financiers auront une part décisive dans la stratégie d’exemplarité

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