Zone euro, le décrochage

le 01/09/2011 L'AGEFI Hebdo

La fin des stimuli budgétaires et le choc de l’été sur les marchés portent un coup de massue à la croissance économique.

Al’extrême nervosité des marchés financiers s’est opposée, au cours de l’été, une activité économique neurasthénique en zone euro. Les données statistiques ont dévoilé au fil des semaines une situation de plus en plus dégradée. Cette absence totale de tonus est d’autant plus inquiétante pour la fin de l’année et surtout 2012 que l’heure est aux débats dans les pays membres pour mettre en œuvre un supplément d’austérité fiscale, afin de réduire au plus vite les déficits budgétaires et donner des gages aux investisseurs sur la maîtrise de l’endettement public.

La fin assumée par les gouvernements du rôle de stabilisateurs automatiques des déficits publics va se conjuguer avec toute une série d’éléments négatifs pour l’activité, comme des taux de croissance amorphes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (les deux premiers partenaires commerciaux de la zone euro), une gestion politique calamiteuse de la crise des dettes publiques européennes, une perte de confiance en train d’être transférée des marchés financiers vers l’économie réelle et l’assurance d’un très faible « acquis de croissance » pour 2012 au vu des comptes nationaux trimestriels du printemps (le PIB de la zone euro a crû de 0,2 % au deuxième trimestre avec une croissance nulle en France et en Allemagne, succédant à une progression de 0,8 % en début d’année). Difficile dans ces conditions pour les économistes de faire preuve d’optimisme. Passées à la moulinette, c’est tout naturellement que les prévisions de croissance sont revues à la baisse, celles du chômage à la hausse ; l’expression « croissance molle » s’imposant comme le leitmotiv obligé des notes d’études.

Pour l’instant, aucun scénario chez les économistes de banque n’intègre la possibilité d’un retour en récession, le double dip des anglo-saxons, ou alors uniquement comme scénario alternatif de faible probabilité. Pour l’année en cours, le sort du PIB est techniquement scellé et le consensus est calé sur un taux de croissance autour de 1,7 %. « A la fin du mois de juin, l’acquis de croissance pour 2011 s’établit à 1,6 %, bénéficiant des bons résultats des comptes nationaux à la fin de 2010 et au premier trimestre 2011 », explique Clemente de Lucia, économiste Europe de BNP Paribas. A contrario, 2012 s’annonce sous un mauvais jour. Les indicateurs avancés publiés en août sont catégoriques : l’économie européenne a décroché et va continuer de décrocher cet automne. L’indice PMI Markit de l’activité globale est à un plus bas depuis deux ans, « signalant une stagnation de l’activité du secteur privé dans la zone euro ». Le plus inquiétant pour Chris Williamson, chef économiste de Markit, est « la quasi-stagnation de l’activité en Allemagne, jusqu’ici l’un des moteurs de la croissance de la zone ».

Le curseur vers le bas

Le climat des affaires en Belgique publié par la banque centrale (BNB), considéré comme une bonne anticipation de la tournure des événements en Europe, décline depuis plusieurs mois à une vitesse très rapide. Toujours au cours de l’été, le consommateur européen, sur les épaules duquel reposaient beaucoup d’espoirs en début d’année, a fait part d’un vague à l’âme inquiétant à travers l’enquête que lui consacre la Commission européenne. Outre-Rhin, les indices ZEW (proche du sentiment des investisseurs et donc de la situation sur les marchés financiers) et IFO (bien corrélé au PIB) se détériorent eux aussi à grande vitesse. Secoué par la chute des Bourses européennes, le ZEW vient d’enregistrer son plus fort recul de ces cinq dernières années. « L’exception allemande, une croissance forte arrivant après une récession plus importante que dans les pays voisins, est terminée », assure Clemente de Lucia. Quant au « miracle » de la baisse du taux de chômage outre-Rhin, « il résulte entre autres d’un impact démographique, la population allemande diminuant depuis 2003 », rappelle François Cabau, économiste de Barclays Capital.

Sur la base de ces informations, les équipes d’économistes révisent en cette rentrée, avec une belle unanimité, leurs prévisions en baisse de l’ordre d’un demi-point de pourcentage en moyenne pour 2012. BNP Paribas et UBS ont descendu le curseur à 1 %, Société Générale CIB et Barclays à 1,1 %. Plus pessimistes que leurs collègues, les économistes de Morgan Stanley ont descendu une marche supplémentaire à 0,5 %. La révision la plus importante est celle d’UBS, d’un point entier, que la banque d’affaires explique par trois critères. Les deux premiers sont facilement quantifiables : le ralentissement de la croissance mondiale aura un impact négatif de 0,2 point de pourcentage (pp) sur l’activité européenne et le resserrement des politiques fiscales produira un effet d’au moins un quart de point. Le troisième l’est moins car il touche la confiance : la crise des marchés va grever la croissance de 0,5 pp, si ce n’est plus, par le biais d’un crédit plus rare, un moral en berne des industriels et une révision à la baisse de leurs investissements. « Nous disposons d’in indicateur maison dans l’industrie calculant les commandes défalquées des stocks, note François Cabau. Il nous dit aujourd’hui que nous sommes tout près du niveau de la récession de 2001. Ce qui se passe actuellement n’a rien à voir avec un ralentissement temporaire. »

« Le choc financier a endommagé l’économie réelle via la détérioration de la confiance. Les entreprises devraient revoir à la baisse leurs projets d’investissements », estime Michala Marcussen, chef économiste de Société Générale CIB. A cet égard, « les principaux risques pour les mois à venir sont en Europe avec les inquiétudes des marchés concernant l’incapacité des responsables politiques à régler la question des dettes publiques », ajoute l’économiste. Pour Laurence Boone, chef économiste Europe de Bank of America-Merrill Lynch, « la phase de croissance molle et de hausse du chômage dans laquelle nous sommes entrés rappelle ce qui s’est passé dans les pays d’Europe du Nord au début des années 90 après une grave crise bancaire ».

Les divergences conjoncturelles entre les pays du « noyau » de la zone euro (France, Allemagne…) et les pays dits « périphériques » du sud, caractéristiques de la phase du rebond en 2010, devraient s’atténuer avec la ralentissement de la croissance au nord. Les prévisions d’UBS font état d’un retour en récession pour l’Espagne qui rejoindrait pour l’occasion la Grèce et le Portugal.

Quelle direction pour la BCE ?

S’il y a une prévision sur laquelle les économistes se dispersent, c’est quand il s’agit de deviner les prochaines décisions de la Banque centrale européenne (BCE) et le niveau de son taux directeur relevé à deux reprises en avril et en juillet derniers de 1 % à 1,5 %. Le consensus, qui tablait avant l’été sur d’autres hausses à venir du refi, laisse désormais la place à une majorité qui anticipe un statu quo jusque dans les derniers mois de 2012, une fois que la banque centrale aura pris en compte le ralentissement de l’activité économique et le recul de l’inflation. Une minorité continue de prévoir une dernière hausse de 25 points de base avant l’accalmie (Bank of America) et une autre minorité non négligeable table sur une baisse des taux. Ce dernier cas concerne les économistes de Morgan Stanley qui, prenant acte de la dégradation de la situation, affichent 1 % à la fin de l’année prochaine comme objectif au principal taux directeur de la BCE. Les responsables de la banque centrale vont devoir rapidement clarifier leur message sur la politique qu’ils comptent mener en matière de taux d’intérêt afin d’éclairer la lanterne des stratégistes perplexes et des marchés financiers perturbés.

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