Le yen sème la discorde parmi les devises

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

La dépréciation de la monnaie nippone entraîne des réactions en chaîne de la part de plusieurs banques centrales.

Le rapport Yen/Dollar le 10 mai. Photo: Bloomberg

La guerre des changes aura-t-elle lieu ? Les unes après les autres, plusieurs banques centrales ont décidé ces dernières semaines de baisser leur taux d’intérêt directeur (Banque de Corée, Banque d’Australie, Banque d’Israël, banque centrale turque) ou d’intervenir dans les marchés des changes (Banque de réserve de Nouvelle-Zélande) pour empêcher l’appréciation de leur devise en réponse à l’action agressive de la Banque du Japon (BoJ) destinée à permettre à l’économie nippone de renouer avec une inflation de 2 % d’ici à deux ans. Même à Bruxelles, le commissaire à l’Industrie Antonio Tajani peut déclarer que «

 l’Europe a besoin d’une Banque centrale européenne qui gère la devise pour aider nos entreprises. L’euro est trop fort ».

Pour atteindre leur objectif, les autorités japonaises ont mis en place une politique de quantitative easing, d’injections massives de liquidités par rachats de titres de la part de la banque centrale, censée doubler la base monétaire à l’horizon 2014 (de l’équivalent de 25 % du PIB à 50 %). La simple anticipation de cette politique a produit un impact immédiat sur le taux de change du yen. Le dollar, qui oscillait entre 75 et 80 yens jusqu’à la sortie de l’été 2012, a franchi mi-mai les 102 yens, au plus haut depuis octobre 2008. Cette hausse de 25 % est appelée à se poursuivre, quelques spécialistes pariant sur un dollar-yen à 120 l’an prochain.

« Nous ne sommes ni dans une guerre des changes, ni dans une guerre des bilans des banques centrales », explique Christophe Morel, chef économiste de Groupama AM. « Si la BoJ avait voulu déprécier sa devise, le moyen le plus efficace aurait été d’intervenir directement sur le marché des changes. La baisse du yen est d’abord la conséquence de la volonté de relancer les anticipations d’inflation pour diminuer les taux réels et financer une dette publique qui est passée de 130 % à 230 % du PIB en dix ans. Le grand défi du Japon est d’assurer la soutenabilité de sa dette publique car l’apparition d’un déficit de la balance courante le rend désormais plus dépendant d’un financement externe. »

Reste que l’intervention des banques centrales est appelée à se poursuivre pour Mitul Kotecha, stratégiste à Crédit Agricole CIB : « Nous anticipons la poursuite du mouvement des banques centrales dans les mois qui viennent pour affaiblir les devises ou au moins ralentir leur appréciation. » Selon les cas, cela pourra prendre la forme d’un contrôle des capitaux, de baisses des taux d’intérêt, de politiques d’assouplissement quantitatif (QE) ou d’intervention dans les marchés des changes, indique l’analyste de CA CIB.

Dévaluations

Une spirale de dévaluations compétitives est en train de se mettre en place et pourtant la traduction concrète en parts de marché à l’exportation pour les pays qui s’y livrent est loin d’être assurée, à en croire Michael Spencer, chef économiste de Deutsche Bank qui vient de publier une étude sur les importations coréennes, japonaises et allemandes aux Etats-Unis (Who competes against Japan?) : « Pour la plupart des économies, ce ne sont pas plus de 10 % de leurs exportations aux Etats-Unis qui entrent en concurrence frontale avec les ventes des entreprises japonaises. » Ainsi, pour l’économiste, les exportations asiatiques de produits électroniques ne seraient pas menacées. En revanche, le secteur automobile sud-coréen apparaît hautement vulnérable à une inversion de l’avantage compétitif obtenu grâce au won en 2008. A cette époque, rappelle Michael Spencer, il a fallu plus d’un an pour que l’avantage obtenu par la dépréciation du won contre le yen produise son plein effet sur les ventes d’automobiles. De leur côté, les ventes de voitures « haut de gamme » produites en Allemagne seraient moins susceptibles d’être affectées par un problème de change, poursuit-il. Plus généralement, au vu de la similitude des produits vendus, ce sont la Corée du Sud et les Philippines qui ont le plus à perdre sur le sol américain de l’évolution du taux de change japonais. Les autres pays de l’Asie émergente auraient peu à craindre et trouveraient une compensation dans le fait qu’ils sont importateurs de biens d’équipement japonais dont les prix vont baisser.

Les concurrents des entreprises nippones n’ont manifestement pas encore atteint le seuil de douleur à partir duquel les termes « dévaluations compétitives » et « bataille des changes » apparaissent dans les communiqués officiels. Le yen a donc toutes les chances de continuer son mouvement d’appréciation contre les autres devises de la planète.

A lire aussi