Le yen et le franc suisse propulsés par la défiance

le 01/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Le dollar n’a pas été choisi comme refuge pendant le krach boursier. Les investisseurs ont ciblé les pays aux balances courantes excédentaires.

La donne a changé. « La réaction des marchés des devises est inhabituelle », remarque Brigitte Le Bris, directeur de la gestion taux internationaux et devises chez Natixis AM. Contrairement au franc suisse et au yen qui ont flambé, le dollar n’a pas profité du statut de valeur refuge lorsque l’aversion pour le risque s’est soudainement accrue au début du mois d’août.

Quête de substituts au billet vert

Cette fois, « les grands investisseurs américains sont restés investis à l’international, observe Benjamin Melman, directeur performance absolue et allocation quantitative chez Edmond de Rothschild Investment Managers. Nous n’avons pas vu de rapatriements de capitaux. Les investissements en dollars ne sont pas là ». A juste titre, estiment aujourd’hui la plupart des gestionnaires d’actifs. Les Etats-Unis ont des problèmes qui ressemblent à ceux de l’Europe : atermoiements politiques quant à la gestion des dettes publiques, risques de tombée en récession. « C’est un concours de laideur », commente Raphaël Gallardo, stratégiste d’Axa Investment Managers. Le fait que la Réserve fédérale (Fed) indique maintenir ses taux bas actuels pendant deux ans est une bonne raison aussi de l’affaiblissement du dollar. Une autre explication de la défiance vis-à-vis du billet vert est « le risque de défaut de la devise », expose James Kwok, responsable gestion devises chez Amundi à Londres : « Afin de financer la dette américaine, la Fed pourrait la monétiser, explique l’expert. Avec la baisse du dollar que cela implique, les investisseurs savent qu’ils recevront moins que leur mise de départ… »

Ce sont donc les devises des pays aux balances courantes structurellement excédentaires qui ont attiré les capitaux cherchant à s’investir pendant le décrochage des marchés d’actions. Le franc suisse et le yen se sont ainsi fortement appréciés par rapport à l’euro et au dollar. La devise du Pays du soleil levant a atteint des niveaux qu’elle n’avait plus connus depuis la Seconde Guerre mondiale. « Le fait que la dette publique du Japon tourne autour des 200 % de son PIB n’est pas analysé comme un risque car elle est détenue par les résidents », à 96 % par des investisseurs domestiques de long terme, précise James Kwok. En définitive, deux moteurs ont alimenté la poussée du franc suisse et du yen : les rapatriements de fonds et la spéculation.

Anéantir la spéculation

Une spéculation freinée par l’action musclée et les avertissements des deux banques centrales. La Banque du Japon (BoJ) est intervenue unilatéralement sur le marché des changes dès le 4 août dernier et, depuis, menace régulièrement de récidiver. La Banque nationale suisse (BNS), qui n’est pas intervenue directement sur les marchés des changes, s’est montrée active en injectant davantage de liquidités dans le système bancaire. Elle a rétréci la marge de fluctuation du Libor (London InterBank Offered Rate) pour les dépôts à trois mois en francs afin qu’il s’approche le plus possible de zéro, et a relevé de 30 à 200 milliards de francs suisses les avoirs détenus par les banques chez elle. De fait, les taux monétaires ont été poussés en territoire négatif. La rumeur de la fixation d’un taux de change cible a même circulé, « avec l’effet bénéfique de freiner l’arrivée de nouveaux spéculateurs », relève Brigitte Le Bris.

Les opérations des autorités monétaires des pays ciblés se sont en outre accompagnées de l’annonce de toute une série de mesures destinées à limiter l’impact de l’appréciation de leur monnaie sur la croissance, et en particulier sur les marges des entreprises. Le gouvernement suisse a proposé de consacrer 2 milliards de francs suisses (1,75 milliard d’euros) à cet objectif, avec un soutien du secteur du tourisme et des exportateurs. Pour sa part, le gouvernement japonais prévoit de mettre en place une ligne de crédit d’urgence de 69 milliards d’euros environ, afin d’aider les groupes nippons à acquérir des sociétés étrangères et à s’approvisionner en matières premières, « une bonne façon de recycler l’excédent commercial à l’étranger », analyse Raphaël Gallardo.

Force est de constater que « l’expérience des interventions de change unilatérales du Japon montre que les autorités ne peuvent pas inverser l’appréciation du yen, mais seulement la freiner », relève toutefois l’expert d’Axa. Une correction véritablement significative des cours de ces monnaies dépend des éventuelles bonnes nouvelles venant d’Europe et des Etats-Unis. A suivre.

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