Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 9 : Le CNPF aux commandes (1967-1981)

le 21/04/2011 L'AGEFI Hebdo

La prise du pouvoir au sein de L’Agefi en 1967 par de grands actionnaires institutionnels va se traduire par une série de bouleversements qui marquent une rupture par rapport aux années Bollack. Bouleversement des structures et de l’organisation, bouleversement et modernisation des méthodes de gestion, bouleversement de l’offre rédactionnelle avec changements de titre (pour L’Information) et de formules.

Le premier dossier sur lequel se penche le nouveau conseil d’administration est celui de L’Information. Il y a urgence. Sous perfusion financière de L’Agefi depuis des années, la situation de ce journal appelle des mesures rapides et radicales. A la rentrée de 1967, le sort deL’Information est scellé. Le 5 octobre, le conseil d’administration entérine la proposition de Raymond Bourgine de suspendre la parution du journal et de licencier le personnel. Le dernier numéro de L’Informationporte la date du samedi 7 octobre. L’ensemble du personnel est licencié ou démissionne le 9. Des discussions se sont déroulées au cours des semaines précédentes avec l’autre actionnaire de L’Information. L’Agefipossède 63,5 % des actions, le reste est la propriété de la Société anonyme du journal L’Informationqui possède les droits sur le titre. Les deux parties ne sont pas parvenues à s’entendre sur les mesures de redressement indispensables. Le verdict est sans appel : en raison « de la mésentente irréductible  » entre les deux associés, L’Information doit s’arrêter. La liquidation sera prononcée en 1969 avec un passif de près de 9 millions de francs.

Mais l’aventure n’est pas terminée car Raymond Bourgine propose en ce même mois d’octobre 1967 à son conseil, qui accepte, « de faire paraître un quotidien du soir ayant pour titre Le Nouveau Journal ». Et pour bien marquer la continuité, le conseil décide, sur proposition de son président, d’intégrer parmi le personnel de L’Agence économique et financière- et donc du Nouveau Journal- « ceux des membres du personnel licenciés du journal L’Information qui en feraient la demande ». La quasi-totalité le demandera. Le 11 octobre, le premier numéro duNouveau Journalest dans les kiosques.

Modernisation

Le deuxième chantier des nouveaux propriétaires de L’Agefi est celui de la modernisation de la gestion. Le nouveau management apporte avec lui les méthodes comptables et administratives en vigueur chez ses grands actionnaires. C’est la fin de la gestion familiale relativement opaque qui avait cours sous le règne de la famille Bollack. A partir de 1967, les bilans sont plus clairs et plus détaillés et surtout, pour la première fois depuis quarante ans, les chiffres de diffusion ne sont plus considérés comme un secret industriel et commercial absolu. En tout cas, à compter du printemps 1969, l’évolution de la diffusion est consignée dans un registre interne tenu à jour mois par mois. A cette date, L’Ageficompte un peu plus de 6.600 abonnés.

Compte tenu des années difficiles que vient de traverser la société et de la ponction opérée sur la trésorerie pour soutenir L’Information, L’Agefi a un fort besoin de capitaux propres. Une série d’opérations étalées jusqu’au milieu des années 70 va permettre de reconstituer ses ressources. Ces opérations vont consister à clarifier et simplifier les structures. La première, au printemps 1969, est l’absorption de la société Immobilière Richelieu-Haussmann (IRH), propriétaire de l’immeuble du 108 rue de Richelieu, par L’Agence économique et financière. L’Agence devient ainsi directement propriétaire de son siège. Cette manœuvre visait surtout à préparer la suivante, plus importante : un mois plus tard en effet intervient la fusion-absorption de l’Agence par sa société mère, DTI. L’opération se déroule d’autant plus facilement que les acteurs des deux côtés de la table sont les mêmes : le PDG de DTI, Louis Papouin, est également administrateur et directeur général adjoint de L’Agefi tandis que son interlocuteur, Raymond Bourgine, PDG de L’Agefi, est par ailleurs administrateur de DTI. On est entre amis. La nouvelle société est rebaptisée Société de L’Agefi. Son capital initial de 11,9 millions de francs sera porté au cours des années suivantes et en plusieurs fois à 18 millions de francs.

Porte-voix du patronat

S’agissant de la ligne rédactionnelle de L’Agefi et du Nouveau Journal, les manœuvres capitalistiques de la fin des années 60 ont eu le mérite de clarifier les choses. Depuis sa création au début du siècle, L’Agefi avait la réputation de ménager les susceptibilités et les intérêts des grandes entreprises industrielles et financières. Avec d’autant plus de de vigilance que c’est dans leurs rangs que se recrutaient ses principaux bailleurs de fonds de l’Agence par le biais des abonnements et de la publicité financière. A partir de la fin des années 60, les groupes les plus influents du patronat, regroupés au sein du CNPF (Conseil national du patronat français), sont directement actionnaires de L’Agefi. Les coquetteries sont devenues inutiles. Aux yeux de tous, le Nouveau Journal et, dans une moindre mesure, L’Agefi, puisque plus spécialisée, sont considérés comme les porte-voix officieux du monde des affaires. Presque au même titre que Patronat français, le bulletin officiel du CNPF, mais avec, en plus, un peu de la crédibilité que l’opinion et les cercles du pouvoir accordent aux journaux d’information. Une journaliste employée à l’époque par L’Agefia gardé de cet épisode le souvenir d’un « raidissement de la direction ». « Le journal était franchement de droite », précise-t-elle.

En tout cas, à partir de cette époque, les lecteurs des deux titres seront amplement informés sur la vie du CNPF. Congrès, communiqués, journées d’études sur les thèmes les plus divers, déclarations des responsables de l’organisation patronale bénéficient d’une « couverture » vigilante. Un exemple, entre beaucoup d’autres, relevé dans L’Agefià l’automne 1973 : le CNPF publie un communiqué pour faire entendre ses observations sur le projet de budget 1974 avant le début de la discussion du texte à l’Assemblée nationale. Un communiqué reproduit in extenso en première page deL’Agefiinforme le lecteur que « le CNPF déplore que… », que « l’organisation patronale s’inquiète de… », qu’elle « s’élève par ailleurs contre… » ou encore que « le CNPF confirme son opposition formelle à… » et « estime indispensable que… » ! Un autre jour, c’est une fédération patronale qui tire à boulets rouges sur la politique fiscale du gouvernement. Ou encore une déclaration du président du CNPF d’alors, François Ceyrac, reproduite dans L’Agefi et où on peut lire que « c’est avec juste raison… » que l’intéressé s’exprime.

« L’âge d’or » de la politique industrielle

Lorsqu’explose la crise de mai 1968, les deux titres reflètent fidèlement les états d’âme du patronat. D’abord, franche hostilité envers les manifestations de rue, les grèves et les revendications sociales mises en avant par les syndicats ; puis, pédagogie et justification des concessions salariales (augmentation de 10 % et de 15 % pour le SMIG) et sociales (baisse progressive de la durée du travail, reconnaissance de la liberté syndicale dans l’entreprise) faites sous la double pression de Georges Pompidou, locataire de Matignon, et de la rue après la conclusion des accords de Grenelle.

Plus généralement, la suppression du contrôle des prix, la réduction des charges, la limitation de l’interventionnisme d’Etat, la nécessité de freiner les revendications salariales pour contenir l’inflation et le chômage sont, dans les années 70, autant de thèmes communs aux pages du Nouveau Journalet de L’Agefi et aux interventions publiques du président et des responsables du CNPF.

Le retour de Georges Pompidou et son élection à la présidence de la République en 1969 marquent un tournant pour le monde des affaires. Le nouveau chef de l’Etat n’est pas moins interventionniste que son prédécesseur, mais il s’intéresse davantage à l’économie. Passé par la banque (Rothschild) dans les années 50, il fréquente volontiers la population des grands industriels et des financiers où il compte de nombreux amis. Avec lui, la « politique industrielle » va connaître son âge d’or. Le programme qui aboutira au TGV est lancé en 1969. Le projet Airbus voit le jour l’année suivante. En 1973, c’est le grand chantier du nucléaire civil qui commence. Tandis que le Veet surtout le VIe Plan mettent l’accent sur l’impératif industriel visant à développer des activités industrielles modernes (télécommunications, informatique, automobile). Georges Pompidou veut en particulier que l’automobile se diffuse dans toutes les couches de la société, y compris les plus modestes. Un langage qui ne pouvait pas laisser indifférentes des entreprises comme Peugeot, Citroën et Michelin, toutes actionnaires de L’Agefiet du Nouveau Journal et toutes intéressées au premier chef par une explosion de la demande d’automobiles et par les grands chantiers autoroutiers de l’ère pompidolienne. Au début des années 70, la France veut rattraper son retard sur ses voisins allemands et italiens en matière d’autoroutes. En 1973, l’autoroute A 10 arrive à Orléans ! Le programme autoroutier français, arrêté avant les chocs pétroliers de 1973 et 1979, prévoit de porter le réseau à 3.500 kilomètres en 1975, à 6.000 en 1978 et à 7.200 en 1980.

Double choc pétrolier

Dans ces années-là aussi, le capitalisme français amorce sa mue. Antoine Riboud, entrepreneur non conformiste, entre dans l’Histoire en décembre 1968, en déclenchant la première OPA (offre publique d’achat) hostile du monde français des affaires. Il lance son entreprise, BSN, à l’assaut de Saint-Gobain, un groupe quatre fois plus gros qu’elle. Le petit était trop petit ou le gros trop gros ! Riboud perd la bataille. Mais pas la guerre : il a compris que la taille importe beaucoup si on a de l’appétit et c’est sur cet échec qu’il redéploiera BSN pour bâtir un géant mondial de l’agroalimentaire baptisé Danone et en faire l’une des marques préférées des Français. La leçon ne sera pas perdue.

Vers la fin des années 60, la croissance commençait à donner des signes d’essoufflement, en France comme dans la plupart des pays développés. Dans l’espoir de freiner l’emballement de l’inflation, les gouvernements s’appliquent à renchérir le coût du crédit. L’investissement productif ralentit et le chômage fait son apparition dans le débat économique. Mais c’est le choc pétrolier de l’automne 1973 (lire l’encadré) qui va précipiter les choses, plonger le monde dans la crise et mettre un point final au boom économique dont profitaient les économies occidentales depuis près de trente ans. En présentant le projet de loi de Finances à la tribune de l’Assemblée nationale, le ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, prophétise : « 1974 sera une année difficile pour le monde et pour la France. »

Il ne se trompe pas. Cette année-là, le pays connaît sa première récession depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec une croissance négative mais une inflation de plus en plus élevée du fait de la flambée des prix du pétrole, il fait l’expérience de la « stagflation ». Pour sortir de la crise, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac tente un plan de relance qui, grâce à une embellie de la conjoncture internationale l’année suivante, produit quelques résultats. Mais l’inflation à deux chiffres demeure la menace principale et Raymond Barre, appelé à Matignon en 1976, proclame la rigueur. Il faudra attendre 1984 pour que la hausse des prix revienne à un niveau proche de celui d’avant la crise. Entre-temps, le monde aura subi son second choc pétrolier de la décennie, celui de 1979, déclenché par la chute du Chah d’Iran et l’irruption sur la scène internationale et pétrolière d’un régime islamique radical disposé à user de l’arme du pétrole contre les pays consommateurs et au premier chef contre les Etats-Unis.

Disette pour les actionnaires

Pour les actionnaires deL’Agefi, ces années-là sont des années de disette. De symboliquement positifs les premières années, les résultats tombent dans le rouge à partir de 1972. Ils n’en sortiront - très éphémèrement - qu’en 1980 avant de replonger violemment après la victoire électorale de la Gauche et la crise économique qui s’ensuit. Pourtant, les affaires ne se portent pas mal comme en témoigne la forte progression du chiffre d’affaires publicitaire. De 26 millions de francs en 1973, il passe à 50 millions en 1980. Il est vrai que sur cette même période, la France a connu une inflation annuelle moyenne de près de 11 % ! Et pour cette raison, les charges (salaires, papier et coûts divers) augmentent plus vite que les recettes. A partir de 1976-77, les courbes se croisent, les charges d’exploitation excédant sensiblement les recettes. Quant à la diffusion, elle progresse régulièrement, elle aussi, en termes de chiffre d’affaires (7,8 millions de francs en 1973 et plus de 20 millions en 1980). Mais les ajustements tarifaires incessants, pour tenir compte de l’inflation, entraînent une forte érosion en volume du portefeuille d’abonnés. Après avoir atteint un point culminant de 7.800 abonnements à l’automne 1974, il va régresser jusqu’à repasser sous la barre des 6.000 au printemps 1980. Il est vrai qu’entre 1967 et 1980, les abonnés ont vu le prix de l’abonnement annuel passer de 500 francs à… 3.310 francs. Ce qui s’est souvent traduit pour les grands comptes (banques, compagnies d’assurances, entreprises) par un maintien de leur engagement envers L’Agefien valeur mais une diminution du nombre d’abonnements servis.

En janvier 1981, un congrès extraordinaire du Parti socialiste, réuni à Créteil, dans la banlieue parisienne, investit son champion pour l’élection présidentielle, François Mitterrand, et le dote d’un programme en « 110 propositions » qui jette l’alarme dans les milieux économiques. Les actionnaires de L’Agefise sentent encore plus directement concernés : les trois quarts d’entre eux seraient touchés par les nationalisations en cas de victoire électorale des socialistes ! Et à travers eux L’Agefiet le Nouveau Journal.

Prochain article : L’Agefi et la Gauche maladroite (1981-1987)

A lire aussi