Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 8 : L'Agefi au faîte de son influence et de sa notoriété (1961-1967)

le 14/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Cette année-là, les Français votent par référendum pour l’indépendance de l’Algérie, un « mur » commence à s’élever qui va séparer Berlin et le monde en deux pendant vingt-huit ans, John Kennedy devient président des Etats-Unis et un russe inconnu, Youri Gagarine, se fait un nom en devenant le premier homme dans l’espace, Renault lance sa 4L, « première voiture polyvalente », et le paquebot France est mis à l’eau à Saint-Nazaire devant 100.000 personnes. Cette année-là est aussi un événement pour L’Agence économique et financièrequi fête, dans la discrétion mais avec une légitime fierté, ses 50 ans. Nous sommes en 1961.

L’Agence n’est pas à cette époque, loin s’en faut, le plus ancien organe de presse en France mais elle appartient à un petit club de publications qui ont triomphé des crises et des turbulences d’un demi-siècle particulièrement mortifère à tous points de vue. Ce cinquantenaire est l’occasion de faire une opération d’image. Une plaquette est publiée par laquelle l’Agence revendique le titre de « plus importante organisation européenne d’informations en langue française » - oubliant peut-être au passage que L’Agence France Presse pouvait lui contester cette couronne - et vante ses installations - « plus de 12.000 mètres carrés de bureaux et ateliers permettant la rapidité, la continuité, la sûreté de l’information et de l’impression » - et ses moyens - « 212 collaborateurs permanents appuyés par les transmissions régulières des bureaux et correspondants en France et à l’étranger ». Planisphère à l’appui, cette plaquette liste un nombre impressionnant de bureaux et correspondants - 19 en France hors Paris et 47 à l’étranger dont Brazzaville, Liège et Neufchatel !

Intérêts nationaux

Quelques témoignages de prestige s’ajoutent à ce tableau tel celui du ministre des Finances et des Affaires économiques de l’époque, Wilfrid Baumgartner, qui s’émerveille de « la prouesse, intellectuelle et technique » que réalise chaque jour l’Agence pour apporter à ses lecteurs « le tableau fidèle et complet des événements dignes d’intérêt, sur le plan économique, financier, ou même politique ». Le ministre se félicite qu’ainsi l’Agence « serveles intérêts nationaux ». Autre témoin de poids, le président du Conseil économique et social, Emile Roche, qui souligne la « réussite extraordinaire » et insiste sur le service rendu « aux hommes d’affaires, aux financiers pressés et soucieux de précision ». Ce notable de la République y ajoute un couplet plus personnel sous forme d’hommage à Robert Bollack, « compagnon charmant, plein d’entrain et toujours optimiste », doté d’une « curiosité inlassable » et d’un « prodigieux sens de la persuasion » ; il se flatte d’avoir « connu Robert Bollack » (mort en 1956, NDLR) et note qu’« il faudrait beaucoup écrire si l’on voulait montrer le personnage sous tous ses aspects ».

C’est aussi le registre personnel que choisit l’ancien président du Conseil d’avant-guerre, Paul Reynaud, qui avait fréquemment côtoyé les responsables del’Agence - et particulièrement Robert Bollack - et les milieux financiers lorsqu’il était député du IIe arrondissement dans les années 30. Ayant relevé le caractère « unique en Europe » del’Agence, il évoque la personnalité de Robert Bollack dont « l’intelligence, la compétence et la curiosité d’esprit (…) ont puissamment contribué à l’ascension de l’A.G.E.F.I. » (sic !) qui est « l’une de mes premières lectures, le matin ».

Occasions manquées

En cette année 1961, encensée par les plus hautes autorités de la République, respectée par ses pairs et ses concurrents, investie de la confiance des milieux d’affaires et financiers, l’Agenceest probablement au faîte de son influence et de sa notoriété. Une série d’occasions manquées va malheureusement l’entraîner assez rapidement sur des chemins escarpés et incertains, menaçant son existence même et forçant des bouleversements à répétition dans la structure du capital, dans le management et dans le service proposé aux abonnés.

La première de ces occasions sera ce qui apparaît, avec le recul, comme un manque certain de lucidité et de réalisme sur la situation du quotidien L’Information. Année après année,l’Agence, actionnaire majoritaire, lui aura apporté un soutien financier conséquent dont il est devenu assez rapidement manifeste qu’il allait s’avérer problématique. Dès la fin des années 50, un examen objectif des chiffres - diffusion, recettes de publicité, pertes à répétition - aurait dû conduire les responsables del’Agenceà s’interroger sur le bien-fondé d’une aventure dont tout indiquait qu’elle ne tiendrait pas ses promesses. Sans qu’on puisse en incriminer la qualité journalistique, L’Informationn’a tout simplement pas trouvé sa place dans un univers concurrentiel impitoyable où nombre de titres issus des années d’après-guerre ont sombré ou été absorbés. La famille Bollack, seule aux commandes de la société, a-t-elle sous-estimé les risques ? A-t-elle attendu trop longtemps par respect pour la mémoire de Robert Bollack - le frère, le père - mort depuis quelques années seulement et dont c’était le projet fétiche ? Vers le milieu des années 60 en tout cas, les dizaines de millions déversés dans les caisses de L’Informationcommencent à fragiliser dangereusement L’Agence économique et financière.

L’autre occasion manquée aura sans doute été l’incapacité des Bollack à sortir du huis clos familial et à s’ouvrir à des personnes et des compétences extérieures. La disparition, en 1956, de Robert Bollack, figure tutélaire de l’entreprise depuis trois décennies, aurait pu en être le prétexte. Au lieu de cela, le clan Bollack fit jouer, comme il l’avait toujours fait, la solidarité familiale et s’empressa de resserrer les rangs. On coopta une fille, un cousin et la question fut réglée. Sur trois membres, le conseil d’administration comptait trois Bollack. André Bollack avait tous les leviers essentiels en mains - actionnaire principal, président du conseil d’administration, président-directeur général del’Agence, gérant de L’Information! Il n’y avait donc aucune voix discordante dans la maison. Personne pour questionner de l’intérieur, si nécessaire, les choix et les orientations de la direction.

Grands programmes

Au milieu des années 60, l’économie française est en pleine expansion. C’est l’époque des grands programmes pilotés par la puissance publique : informatique (Plan Calcul), transports aérien (Concorde), ferroviaire (premiers prototypes du TGV), routier (inauguration du tunnel du Mont-Blanc) et, bientôt, énergie (programme nucléaire civil). L’emploi est abondant et le mot chômage ne figure que dans les manuels d’économie. Ce « boom » a aussi son revers : l’inflation. On est loin de l’hyperinflation des années d’après-guerre (près de 59 % en 1948 !) et même des variations à deux chiffres encore à venir après le choc pétrolier de 1973. Mais les prix augmentent de 3 % à 4 % par an ; les revendications salariales se multiplient (la grève des mineurs de mars-avril 1963 a servi de déclencheur ; ils ont obtenu 11 % d’augmentation) et les effets du « plan de stabilisation » annoncé par le jeune ministre des Finances, Valery Giscard d’Estaing (blocage des prix, restriction du crédit, contrôle des changes) sont éphémères.

Dans un tel climat économique, les affaires de L’Agence économique et financière ne sont « pas brillantes », se souvient un membre de la famille Bollack. André Bollack songe à vendre et à se retirer. A-t-il des soucis de santé qui l’amènent à envisager de décrocher ? Certains échanges épistolaires ultérieurs retrouvés dans les archives del’Agencele laissent supposer. Des discussions s’engagent avec un acquéreur potentiel. Le candidat au rachat est une société peu connue au nom sibyllin - la Documentation Technique Internationale (DTI) - mais dont les actionnaires pèsent lourd, en chiffre d’affaires comme en influence. Au tour de table de DTI sont en effet représentés - par filiales interposées - un échantillon des plus grands groupes industriels et financiers privés de l’époque : Michelin, Citroën et Peugeot pour l’automobile, Pechiney, Babcock & Wilcox et la Compagnie de Pont-à-Mousson pour la métallurgie, Saint-Gobain et Lafarge pour le BTP, et la CGE d’Ambroise Roux. Enfin, la finance est présente avec la Banque de l’Indochine, la Compagnie Financière de Suez et l’assureur L’Abeille.

Roi sans couronne

Entamées au début de 1965, les tractations dureront plus d’un an. Un accord est trouvé début 1966. Les deux parties s’accordent sur le rachat de la quasi-totalité des actions détenues par les Bollack, soit environ 95 % du capital, pour 10.600.000 francs. La DTI acquiert pour ce prix les actifs de la société Agefi - son immeuble de la rue de Richelieu, son imprimerie, la propriété du titre et le portefeuille d’abonnés notamment -, les parts qu’elle possède dans L’Informationainsi que dans plusieurs structures de moindre importance. Au passage, André Bollack assure, selon une note interne, les nouveaux propriétaires qu’il n’y aura « aucune difficulté avec les rédacteurs et que la clause de conscience ne jouera pas ».

Une page est tournée. Pour la première fois depuis quatre décennies, le nom des Bollack n’est plus lié au sort de l’Agefi. Seul un fils d’André Bollack, Thierry, entré en 1964, restera dans l’entreprise comme salarié, journaliste d’abord, puis responsable de la publicité financière. Il en partira en 1994. A la demande des nouveaux actionnaires, André Bollack acceptera d’occuper le poste de président de la nouvelle société. Mais cela ne durera pas. Roi sans couronne, ni pouvoirs, André Bollack est flanqué de chiens de garde : un homme de Pechiney occupe la vice-présidence de DTI et un autre de Michelin est chargé de réorganiser l’Agence avec instruction de rendre compte, selon les termes d’une note interne de DTI, « de l’évolution » de ses relations avec M. Bollack. A toutes fins utiles, il a été demandé à André Bollack de signer une lettre de démission en blanc…

De toute évidence, cette drôle de cohabitation n’était pas destinée à durer. Et elle ne durera pas. Quatorze mois plus tard, début juillet 1967, à l’occasion d’un conseil d’administration, les actionnaires de DTI ressortent la lettre de démission en blanc d’André Bollack et décident « à l’unanimité » des deux administrateurs présents, et en l’absence de l’intéressé, de « rendre effective » la promesse de démission. L’heure des règlements de compte est arrivée. L’avant-veille, de ce conseil, le président de DTI a adressé à André Bollack un courrier en forme de réquisitoire. Le ton est policé mais cassant et le constat est féroce. « Les résultats de L’Information (…) laissent prévoir une nouvelle perte considérable pour l’exercice 1967. Cette perte s’ajoutera à celle figurant au bilan et qui s’élève à plus de 7 millions de francs », peut-on lire. Il est aussi reproché à André Bollack les résultats de L’Agefi « qui sont loin d’être aussi favorables que ceux qui avaient été envisagés lorsque nous avons repris vos actions ». Circonstance aggravante, il lui est également fait grief d’avoir demandé deux mois auparavant une augmentation de capital en invoquant les « très sérieuses difficultés » rencontrées pour « faire face aux besoins les plus urgents de votre gestion ».

La rupture

« Les événements, certes, peuvent expliquer en partie cette situation », concède le signataire de la lettre. « Cependant, poursuit-il, une réorganisation complète des structures des journaux est maintenant nécessaire, comme cela avait été envisagé lorsqu’il vous avait été demandé d’en assurer momentanément la direction ». Et le verdict tombe, glacial : « Pour ce faire, (…) j’ai été chargé de réunir un conseil et de vous prier de confirmer votre démission ». La rupture entre les deux parties est consommée. S’ensuivra un contentieux par moments vif et acrimonieux qui durera plusieurs années où André Bollack tentera de faire aboutir plusieurs revendications à caractère financier (paiement d’appointements et de commissions, versement de retraite à ses frères, récupération d’une avance de trésorerie). Ce contentieux aura un prolongement judiciaire au début des années 70 et André Bollack, diminué par la maladie, confiera la défense de ses intérêts à un avocat qui commence à se faire un nom dans les prétoires… Roland Dumas, son ancien protégé à l’Agence.

La famille Bollack définitivement écartée de L’Agefi,il fallait trouver quelqu’un pour prendre le relais. Mais qui ? Les nouveaux actionnaires étaient des hommes d’industrie et de finance, sans connaissance particulière du monde de la presse. La réponse ne tardera pas à venir. Apparemment, la solution de rechange était déjà prête… Dès le lendemain de la démission effective d’André Bollack, le conseil d’administration coopte un nouvel administrateur à qui est immédiatement proposé le poste de président-directeur général. Et qui l’accepte. Cet homme s’appelle Raymond Bourgine. En lui, les nouveaux actionnaires de L’Agefitrouvent un homme de l’art, un professionnel pour assumer la charge de cette entreprise de presse dont, au fond, les ressorts et les codes leur échappent. Au dire d’un témoin de l’époque, Raymond Bourgine était « très demandeur » et il serait intervenu « avec beaucoup d’insistance » auprès des dirigeants et des actionnaires de DTI pour accélérer la mise à l’écart des Bollack. Et il sera assez rapidement entendu.

Car ce fils d’un ancien gouverneur des colonies n’est pas un inconnu dans les milieux patronaux. Journaliste économique dans plusieurs journaux et publications comme Paris-Matin, La Vie Française, il entre après la guerre, à 22 ans, à l’hebdomadaireAux écoutes de la finance. Trois ans plus tard, il en est le rédacteur en chef. Copropriétaire de l’entreprise à 30 ans, il en devient le seul patron un an plus tard. Il transforme le magazine et change de titre en Financequ’il présente comme « l’hebdomadaire de la droite intelligente et capitaliste ». Dans les années 60, cet hebdomadaire subira une nouvelle mue et deviendra Valeurs Actuelles. C’est à lui que Michelin et les autres actionnaires de L’Agefi ont choisi de faire confiance pour relancer les deux titres phares du groupe en déclin, L’Agefi etL’Information, en prenant garde bien entendu à ce que les thèses (lire l’encadré) du patronat français ne soient pas ignorées.

Prochain article : Le CNPF aux commandes (1967-1981)

A lire aussi