Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 7 : Une grosse ambition tuée net par la mort du « guide » (1950-1961)

le 07/04/2011 L'AGEFI Hebdo

A l’aube de la seconde moitié du XXe siècle,L’Agence économique et financière a tourné la page des années noires de l’Occupation. Elle a apuré quasiment tous les contentieux liés à cette période ; elle a récupéré ses abonnés d’avant-guerre et est redevenue une référence en matière d’informations financières ; les recettes de publicité progressent fortement, et avec la reconstruction et les masses financières qu’elle mobilise, l’intérêt pour l’actualité économique semble sans limites. C’est le moment idéal aux yeux des frères Bollack pour exhumer un vieux rêve. Vingt ans plus tôt, Robert Bollack, se sentant un peu à l’étroit dans un journal à l’audience limitée à un lectorat de professionnels, avait eu un projet plus ambitieux : prendre le contrôle d’un autre journal pour en faire « un grand organe financier populaire à bon marché ». Pas très inspiré à l’époque, il avait eu la mauvaise idée de chercher un soutien financier auprès d’un « ami », le banquier Albert Oustric. Rapidement, les deux hommes avaient fait le constat que leurs visions respectives du rôle d’un journal différaient profondément et ils avaient abandonné tout projet de collaboration. Fort heureusement pour L’Agence économique et financièreet le clan Bollack, qui auraient, dans le cas contraire, peut-être été engloutis dans la faillite, un an plus tard, du groupe d’entreprises constitué par le banquier indélicat.

En 1950, le projet de Robert Bollack est redevenu d’actualité. Et adapté aux nécessités de l’heure. En effet, plutôt que de racheter un journal existant, il est question cette fois d’en ressusciter un. Robert Bollack a jeté son dévolu sur L’Information économique et financière. Fondé en 1903 par un certain Léon Chavenon, hebdomadaire devenu quotidien après quelques années, ce titre a connu une honnête prospérité dans les années d’avant-guerre. A cette époque, il compta parmi ses collaborateurs Fernand de Brinon qui fut un brillant chef de son service étranger en même temps que grand partisan d’une politique de conciliation avec l’Allemagne hitlérienne. Devenu sous l’Occupation le représentant du gouvernement de Vichy en zone occupée et interlocuteur privilégié des autorités allemandes, cet aristocrate bordelais fut arrêté, condamné à mort et fusillé en 1947. Dès 1939, L’Information s’était sabordé avec un an d’avance sur les journaux parisiens hostiles à toute compromission avec l’Allemagne. Les raisons précises qui ont conduit à décider de cette disparition anticipée ne sont pas connues.

Le pari de « L’Information »

De la même manière, on ignore pourquoi L’Informationn’a pas reparu à la Libération à l’instar de tous les journaux qui avaient refusé la compromission avec le régime de Vichy et la collaboration. Quoi qu’il en soit, Robert Bollack n’a pas oublié ce titre qu’il connaissait bien pour l’avoir eu comme concurrent. Il connaissait également très bien son fondateur, Léon Chavenon, qu’il croisait fréquemment avant-guerre. Et le 6 février 1950, sur sa proposition, le conseil d’administration de L’Agence économique et financière « décide à l’unanimité » de constituer une société pour relancer L’Information financière économique et politiqueet de lui faire un apport de trésorerie de 12 millions de francs. André Bollack, le fidèle bras droit de Robert, est chargé de la responsabilité de ce projet. C’est le moment ici de s’arrêter sur ce personnage qui a été, depuis la prise en mains des destinées de l’Agence par la famille Bollack à la fin des années 20, le véritable patron bis de l’entreprise. De quatorze ans le cadet de Robert, il est entré très jeune comme journaliste à L’Agence économique et financière, dans le sillage de son frère aîné.

Les deux frères forment un duo complémentaire : Robert, malgré une santé fragile, est entreprenant, flamboyant, sûr de lui, très à son aise en société où il cultive toutes sortes de relations, financières, politiques et communautaires, utiles à la marche de ses affaires et à la réalisation de ses ambitions. André, lui, n’a pas l’entregent, ni l’aisance de ce frère débordant d’énergie et dont la forte personnalité a fait le chef de file naturel du clan Bollack à la mort de Charles, le père. Mais André est l’ombre omniprésente, l’alter ego de ce frère bouillonnant, le rouage essentiel sur lequel il peut compter pour veiller à la bonne marche de la maison en son absence. Robert a toute confiance en André. Celui-ci fait tout pour mériter la confiance de son aîné. Rien de ce qui touche aux affaires de l’Agence n’échappe à ces deux hommes qui n’ont aucun secret l’un pour l’autre. Et dans l’organisation de l’Agence, André, aussi discret qu’efficace, a très vite été propulsé au poste de numéro deux avec tous les pouvoirs pour se substituer à Robert en cas de nécessité. C’est lui notamment qui a repris les rênes de l’Agence à la Libération - avec un court intérim de René, un autre frère -, avant le retour en France de Robert et de sa famille. Une période délicate dont il s’est fort bien sorti et qui l’a naturellement conforté dans le rôle « d’héritier du trône familial ».

Soutien tous azimuts

Dès lors, lui confier un projet de développement d’ampleur comme la relance de L’Informationapparaissait comme légitime. Sa proximité avec Robert est un gage de l’intérêt que porte le clan Bollack à cette affaire et le signe que L’Agence économique et financières’engage à fond. André Bollack est alors chargé de remettre L’Informationsur pied, d’organiser les synergies nécessaires et de réussir le retour de ce journal sur le marché parisien. Dans cette entreprise, il peut compter sur le soutien financier de l’Agence qui mobilisera pendant plusieurs années des ressources considérables. Mais il aura également carte blanche pour faire profiter L’Informationdes capacités logistiques et rédactionnelles (mise à disposition des informations et du réseau de correspondants) de l’Agence. André et Robert Bollack procédèrent aussi à des recrutements de qualité afin de crédibiliser leur entreprise. Ils embauchent par exemple Geneviève Tabouis, journaliste diplomatique de renom, au poste de chef du service Etranger et qui fera dans les années 50 et 60 les beaux jours de l’antenne de Radio Luxembourg(aujourd’hui RTL). Ils font aussi confiance à de jeunes intellectuels prometteurs qui feront leur chemin plus tard dans la presse ou ailleurs. A cette époque, passent dans les rédactions deL’Agence économique et financièreet de L’Information, Pierre Viansson-Ponté, débauché à L’Agence France Presseet qui ira ensuite participer à la fondation de L’Express et plus tard encore au Monde, Pierre Charpy, journaliste politique qui fit carrière à Paris-Presseet à La Lettre de la Nationet… Roland Dumas qui choisira quelques années plus tard la robe d’avocat plutôt que la plume (lire l’encadré).

L’accompagnement financier organisé autour du projet atteste le sérieux des ambitions de l’Agence et de la famille Bollack. Les 12 millions de francs débloqués initialement deviennent 27 millions l’année suivante. Le cumul dépasse 49 millions douze mois plus tard et la barre des 57 millions est largement franchie en 1953. Jusqu’à la fin de la décennie, l’Agence continuera à assumer ses responsabilités d’actionnaire en avançant les fonds nécessaires sur ses ressources propres ou en se portant caution auprès des banques. Un engagement financier conséquent pour une entreprise de la taille de L’Agence économique et financière. Mais qui trouve sa justification dans l’ambition secrète que nourrit Robert Bollack.

Faire de l’ombre au « Monde »

Car l’objectif n’est pas simplement de réussir la résurrection de L’Information. Le patron de L’Agence économique et financière vise plus haut et voit plus loin. Beaucoup plus haut et beaucoup plus loin. Dans son rapport aux actionnaires en novembre 1952, Robert Bollack et le conseil d’administration - constitué désormais à 100 % de membres de la famille - lèvent un coin du voile en déclarant avoir « un programme de développement sur lequel nous aurons peut-être l’occasion de vous consulter ». En réalité, Robert Bollack rêve de concurrencer Le Monde. Encouragé en sous-main par les milieux industriels et financiers dont il est plus proche que jamais, il veut imposer un grand journal du soir qui soit favorable au développement des échanges économiques et sensibles aux idées européennes naissantes : la Communauté européenne du charbon et de l’acier - CECA -, première organisation supranationale et préfiguration de l’Europe des Six, a vu le jour en 1951, tandis que le projet de créer sur le même modèle une Communauté européenne de défense - CED - s’est heurté, après un vif débat interne, à un refus français en 1954.

La relance de L’Informationn’est que la première étape de ce projet encore non dévoilé. Robert Bollack et ses frères attendront quatre ans pour passer au stade suivant, la transformation deL’Information en quotidien du soir d’informations politiques et générales. Dans cette nouvelle configuration, le journal conservait la plus grande partie de ses pages consacrées à la Bourse et à l’économie mais étoffait considérablement ses pages d’informations politiques et générales. Aux yeux de ses promoteurs, ce quotidien largement remanié devait « donner des résultats des plus intéressants » ainsi qu’ils l’avaient promis aux actionnaires. Hélas, la promesse ne fut jamais tenue. Après un modeste succès de départ, l’audience de L’Informationplafonna à des niveaux honorables mais insuffisants pour menacer la réputation et l’influence du Monde qui commençait à s’affirmer à la fin des années 50. D’autres que les Bollack tentèrent à cette époque de contrecarrer l’ascension du Mondesans plus de succès. La tentative la plus remarquée fut celle du Temps de Paris, un quotidien du soir lancé à grands frais en avril 1956 qui publia soixante-six numéros avant de fermer ses portes…

La mort du « guide »

C’est à cette période que L’Agence économique et financièreva perdre celui qui, pendant trois décennies, l’a guidée sur les chemins du succès et de la notoriété auprès de son public de lecteurs. Son patron tout puissant, Robert Bollack, décède le 3 décembre 1956, quelques jours avant son 71eanniversaire. Un choc pour L’Agefià la mesure de la place qu’il y occupait. Mais l’entreprise à laquelle il a tout donné doit continuer à fonctionner et un conseil d’administration réuni en urgence deux jours plus tard nomme André Bollack pour le remplacer à la tête de la société. L’affaire est rapidement menée puisque le conseil ne compte plus que deux membres après la disparition de Robert Bollack : André, son frère préféré, et Bernard, un neveu qui a, l’année précédente, remplacé Claudie, une des trois filles de Robert, démissionnaire de son poste d’administrateur. « Après échange de vues, note le compte-rendu de la séance du conseil, M. Bernard Bollack estime que seul M. André Bollack peut remplacer M. Robert Bollack en tant que directeur gérant de l’Agence. » Le vizir est devenu calife.

André Bollack, l’homme de l’ombre, est désormais dans la lumière, seul à la barre d’une entreprise qui n’a, depuis longtemps, plus aucun secret pour lui. Afin de se mettre en règle avec la loi sur les sociétés et avec les statuts de l’Agence, le clan Bollack va compléter le conseil en rappelant Claudie, la fille de Robert Bollack partie l’année précédente, ainsi qu’Armand, un autre frère installé à Bruxelles pour diriger la filiale belge (il rendra son mandat quatorze mois plus tard en expliquant n’être pas suffisamment disponible pour assumer ses responsabilités d’administrateur). Mais avant comme après, l’Agence demeure sous le contrôle exclusif des membres de la famille.

Décennie prolifique

Malgré des conditions économiques instables, conséquences d’un redressement économique encore fragile, et dans un climat politique très volatil caractérisé par une intense rotation gouvernementale, les affaires de L’Agence économique et financière se portent plutôt bien. Le fait est à noter dans une période où l’ensemble de la presse parisienne connut de graves difficultés matérielles. Dans une France en reconstruction, le papier est une denrée rare et chère. La production nationale étant encore insuffisante pour répondre aux besoins, il faut importer mais les devises pour acheter à l’extérieur manquent. Du coup, les prix s’envolent et grèvent les comptes des journaux. La tonne de papier qui valait 10.000 francs en 1945 se paye près de 85.000 francs fin 1951 ! Les journaux - y comprisL’Agefi- doivent augmenter leur prix de vente. En contrepartie, ils veulent aussi augmenter le nombre de leurs pages (qui était de quatre pages - fixé par décret - à la fin des années 40). Mais comment faire quand le papier coûte si cher ? On compense souvent en réduisant le tirage.

D’autre part, en raison de l’inflation élevée, les revendications salariales, très souvent assorties de menaces de grèves, sont régulières et il faut bien lâcher du lest pour continuer à paraître. Dans ce contexte particulièrement difficile qui se traduira dans les années 50 par de nombreuses fusions et disparitions de titres issus de la Résistance, L’Agence économique et financières’en sort bien. Du point de vue des performances économiques, cette décennie sera l’une des deux plus prolifiques de son histoire. Hormis le premier exercice, celui de 1950, déficitaire, les comptes font apparaître des profits en croissance jusqu’au milieu de la décennie avec un point culminant au-dessus de 3 millions de francs en 1955, puis une stabilisation dans une fourchette comprise entre 2 et 3 millions pour les années suivantes. Des chiffres d’autant plus mémorables que, sur cette période, l’entreprise a également procédé à des investissements conséquents de modernisation de ses moyens de fabrication (achat de nouvelles linotypes notamment) pour continuer à livrer à ses abonnés un journal de qualité.

A la veille de son 50eanniversaire (1961), l’Agence apparaît comme une entreprise saine et prospère. De taille modeste comparée aux grands journaux populaires et leurs centaines de milliers d’exemplaires quotidiens, elle vit plutôt confortablement sur un marché de niche, l’information économique et financière pour un lectorat de professionnels, où elle n’a pas de concurrent à sa mesure. Cette prospérité lui permet même de s’engager dans un projet aussi aventureux et coûteux que la relance deL’Informationsans mettre en danger sa santé financière. Provisoirement… 

Prochain article : L’Agefi au faîte de son influence et de sa notoriété (1961-1967)

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