Centenaire de L'Agefi

Volet 6 : Le retour aux affaires du clan Bollack (1944-1950)

le 31/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Le 20 août 1944, alors que résonnent les premiers échanges de tirs entre FFI (Forces françaises de l’intérieur) et troupes allemandes pour la libération de Paris, René, l’un des frères Bollack, se précipite au 108 rue de Richelieu. Libéré un peu plus tôt dans la journée du camp de Drancy déserté par ses gardiens allemands, il ne vient pas faire le coup de feu. Affaibli par sept mois de privations au cours de sa détention comme interné politique, il n’est pas physiquement en état de se joindre aux Parisiens qui prennent les armes.

Il est impatient en revanche de repérer les lieux où il n’a pas mis les pieds depuis plus de quatre ans. Il se présente au siège de L’Agence économique et financièresans savoir ce qu’il va y trouver. Les dirigeants mis en place par les autorités d’Occupation sont-ils encore dans les lieux ? A son grand soulagement, les locaux sont quasi déserts, ce qui n’est pas anormal pour un dimanche et encore moins si l’on considère que l’Agence, comme l’ensemble des journaux parisiens, a suspendu sa parution depuis 48 heures dans l’attente des événements. Surtout, René Bollack a la satisfaction de constater que les bureaux directoriaux sont vides, évacués apparemment en hâte par leurs occupants.

Sans attendre, il entreprend les premières démarches pour faire reconnaître les droits de propriété de la famille Bollack sur l’Agence. Sa première préoccupation est de reprendre possession de l’entreprise. Il mandate un avoué pour saisir la justice. L’affaire ne traîne pas. Par jugement en référé, le Tribunal civil de la Seine le nomme administrateur provisoire « avec tous les pouvoirs attachés à cette qualité ». Compte tenu des circonstances, le président du tribunal décide même que « notre ordonnance sera exécutoire avant enregistrement vu l’urgence ».

Feu vert en attente

Sans perdre de temps, René Bollack passe à la phase suivante tout aussi cruciale, la reparution du bulletin quotidien de l’Agence. Dès le 31 août, il dépose une demande d’autorisation de parution auprès des services du commissaire à l’Information du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), Henri Bonnet. Fort d’assurances que l’Agence allait recevoir cette autorisation, reçues de la bouche du ministre des Finances du GPRF Aimé Lepercq, René Bollack a pris la décision de mobiliser tout le personnel disponible et de payer les salaires. Hélas, le feu vert espéré tarde à venir.

On imagine sans peine le climat de fièvre et d’improvisation qui règne dans les bureaux du commissariat à l’Information installé depuis quelques jours à peine. On imagine tout aussi aisément qu’il y a tant à faire pour réorganiser les moyens d’information que le sort de L’Agence économique et financièrene figure pas au premier rang des priorités. En l’absence de réponse, René Bollack et son frère André, de retour à Paris, renouvellent la demande en novembre. Mais ayant appris entre-temps que le nouveau pouvoir souhaitait réserver l’appellation « agence » à la seule Agence française de presse(devenue plus tard L’Agence France Presse), ils demandent cette fois à faire paraître le bulletin quotidien sous un autre titre, celui de Courrier économique et financier. Cette démarche n’aura pas plus d’écho que la première.

Les frères Bollack devront attendre de longs mois encore l’autorisation tant désirée. Le Ministère de l’Information, passé entre-temps dans les mains de Jacques Soustelle, donnera finalement son accord le 6 septembre 1945 après un examen détaillé du dossier puisque l’Agence faisait partie des journaux ayant collaboré avec l’Occupant mais que ses légitimes propriétaires ne s’étaient pas compromis.

Etat des lieux

En attendant le bon vouloir de la nouvelle administration, René Bollack a de quoi s’occuper. Il y a tout d’abord la situation financière de l’Agence qui n’est pas brillante. Un journal qui ne paraît pas, ce sont des abonnés qui ne reçoivent plus le journal pour lequel ils ont payé. Ce sont aussi des employés réduits à l’oisiveté et auxquels on continue de verser leur salaire. Il y a surtout à faire un état des lieux après quatre années de gestion par l’Occupant allemand et ses représentants.

En octobre, René Bollack charge un expert-comptable, G. Colombet, d’examiner les comptes et de faire un rapport. Celui-ci est rendu le mois suivant et sa conclusion est accablante. « Pour résumer l’ensemble de nos constatations, écrit l’expert,je dirais qu’à mon avis, la gestion de M. Guerlais n’apparaît pas être celle d’un administrateur ayant ménagé les intérêts de la société, en ce sens qu’il ressort nettement que les dépenses ont été sérieusement exagérées. En tout cas, il eut été indispensable qu’à l’appui des bons simplement signés par lui et des fiches de dépenses diverses, il existe des pièces justificatives. En l’absence de telles pièces, je suis obligé de conclure que des sommes très élevées ont été irrégulièrement prélevées » !

A combien se montaient ces prélèvements indus ? L’expert arrive à un total supérieur à 8 millions de francs pour les quatre années concernées au bénéfice des quatre ou cinq hauts dirigeants de l’Agence. Les autorisations de dépenses portaient la plupart du temps la signature de Pierre Guerlais, le président nommé avec la bénédiction des autorités d’Occupation, mais sans qu’aucune pièce justificative de la dépense ne figure dans les livres comptables.

A titre d’exemple, les frais de voyage des quatre ou cinq principaux dirigeants de l’Agence ont été multipliés par six entre 1940 et 1944, tandis que le budget alloué à Pierre Guerlais pour ses frais de représentation enregistrait une augmentation supérieure à… 900 % ! A en croire la plainte de René Bollack, Guerlais, auquel on ne connaissait qu’un seul domicile avant-guerre, vivait sur un grand pied puisqu’il possédait six lieux de résidence - dont quatre à Paris, en comptant ceux de sa femme et de sa maîtresse - ainsi que « des comptes représentant plusieurs millions chez des agents de change et des banques ».

Episode singulier

Fort du constat établi par l’expert, René Bollack déposait ce même mois de novembre 1944 une plainte auprès du Procureur de la République contre Pierre Guerlais pour « intelligence avec l’ennemi, espionnage économique, commerce et collaboration avec les autorités allemandes, dénonciation aux autorités allemandes de citoyens français, pillage, vol, escroquerie et abus de confiance ».

Suite à cette plainte, le dénommé Guerlais sera arrêté, inculpé pour collaboration économique avec l’ennemi et atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat, et écroué à la prison de Fresnes. Et une saisie conservatoire est ordonnée sur tous ses biens. Guerlais évitera le passage devant la Cour de justice qui attendait à cette époque tous les individus convaincus de collaboration en se suicidant dans sa cellule en juillet 1945.

L’un des épisodes les plus singuliers de cette période, qui n’en fut pas avare, aura sans doute été le combat mené par René Bollack pour faire classer une plainte déposée par Guerlais… en 1942 contre ses deux frères aînés, Robert et Armand, pour gestion délictueuse, détournement de fonds et infraction au droit des sociétés. Pendant tout le premier semestre 1945, alors que Pierre Guerlais est en prison depuis plusieurs mois, un juge d’instruction parisien continuera d’instruire cette plainte dont l’objectif au moment de son dépôt semblait être de justifier l’acte de spoliation que Guerlais et les Allemands s’apprêtaient à commettre au détriment de la famille Bollack. Ce n’est qu’après que toutes les justifications auront été apportées par les deux frères Bollack à l’automne 1946 que le juge déboutera le plaignant… mort depuis plus d’un an !

Remise en ordre

Parallèlement à ces péripéties judiciaires et en attendant de pouvoir faire reparaître le journal, René et André Bollack s’attachaient à une profonde remise en ordre juridique et comptable rendue indispensable par les manigances de Guerlais et de ses comparses allemands pendant l’Occupation. Dès sa première réunion post-Occupation, l’assemblée générale ordinaire des actionnaires efface les traces laissées par les usurpateurs. La première résolution votée révoque tous les administrateurs nommés en 1940 et réserve l’examen de leur quitus pour sa réunion suivante.

La deuxième met en place de nouveaux administrateurs parmi lesquels André Bollack, bras droit de Robert Bollack et numéro deux de L’Agence économique et financièreavant-guerre. Une troisième résolution révoque le commissaire aux comptes mis en place par Guerlais et les Allemands et désigne son successeur. Lors du conseil d’administration qui suit l’assemblée, René Bollack se démet de ses fonctions d’administrateur provisoire et s’efface devant son frère André qui est désigné comme président-directeur général en attendant le retour en France de son frère aîné, Robert. Le conseil approuve enfin toutes les mesures, notamment financières, prises depuis la Libération par René Bollack pour préserver les intérêts de l’Agence.

Les finances de l’entreprise sont mises à rude épreuve pendant cette période où aucune recette (en raison de la non-parution) ne vient compenser les dépenses. A l’automne 1944, toujours sans réponse à leur seconde demande de parution, René et André Bollack ont dû se résoudre à prendre des mesures exceptionnelles de réductions des dépenses et du personnel. La décision a été prise de ne conserver qu’une permanence de seize personnes et de mettre les autres dans un statut prévu par une loi de Vichy de mai 1944 assimilable au chômage technique où les salariés concernés perçoivent 75 % du salaire régional pris en charge par l’Etat.

En février 1945, la trésorerie de l’Agence est à sec, obligeant André Bollack à faire une avance au nom de Robert Bollack de plusieurs centaines de milliers de francs pour assurer la gestion provisoire. Toutes ces mesures permettront de boucler l’exercice 1944-45, qui s’annonçait catastrophique, en limitant la casse. La quasi-absence de recettes étant en grande partie compensée par une baisse radicale des charges, la perte sera contenue en dessous du million de francs.

Le retour du chef

La reparution du journal sous son titre actuel, L’Agefi, à partir de septembre 1945 permettra évidemment de redresser progressivement la situation mais le clan Bollack, qui a retrouvé son chef avec le retour de Robert des Etats-Unis à la même époque, mettra encore plusieurs années pour effacer les traces de la gestion de la période de l’Occupation. Il faudra notamment céder, à perte, la participation prise dans L’industrie cinématographique, une revue créée par Guerlais et les Allemands, et obtenir le départ du personnel de cette publication qui occupait un étage du siège de l’Agence, rue de Richelieu. Il faudra aussi obtenir de la justice anglaise la levée du séquestre frappant la filiale de Londres depuis le début de la guerre.

Mais le chantier principal est, bien sûr, dans un premier temps, de remettre L’Agefien ordre de marche et, ensuite, de développer l’entreprise. Le clan Bollack, à nouveau au complet et opérationnel avec le retour d’Armand qui a repris ses fonctions à Bruxelles aux commandes de la filiale belge, s’attelle à la tâche. Dans des conditions économiques particulièrement difficiles. Les années de l’immédiat après-guerre vivent au rythme de l’inflation, des dévaluations à répétition, des revendications salariales récurrentes ; il faut reconstruire, réorganiser, mobiliser les énergies et les capitaux sur fond de précarité du système politique et de catharsis nationale post-Vichy qui ne facilitent pas les choses. Pourtant, l’exercice 1945-46 apporte quelques motifs de satisfaction.

Dans son rapport de fin d’année à l’assemblée des actionnaires, Robert Bollack, redevenu président quelques mois plus tôt, se félicite de ce que l’Agence « a retrouvé immédiatement ses abonnés et ses clients ». Abonnements et recettes de publicité ont redémarré fortement. Les charges aussi malheureusement. Mais l’Agence parvient à dégager un profit - symbolique - de près de 60.000 francs. Les chiffres seront bien meilleurs encore l’année suivante avec une augmentation de 50 % des recettes d’abonnement et un doublement du chiffre d’affaires publicitaire. Résultat, malgré un conflit social majeur et prolongé cette année-là dans la presse parisienne (lire l’encadré), l’Agence affichera un profit proche des 2 millions de francs.

Explosion des charges

Tout n’est pas rose pour autant. Les charges continuent de s’accroître rapidement, le papier reste rare et cher, les salaires augmentent régulièrement et sensiblement - le pouvoir politique n’osant pas prendre la responsabilité d’un blocage des rémunérations -, le coût du réseau de correspondants - la force de l’Agence - ne cesse de croître. «  Nous ne vous dissimulons pas que les difficultés sont grandes », souligne le rapport du conseil d’administration à l’assemblée des actionnaires de fin 1947.

Dans un tel contexte, les dirigeants de L’Agefi se mettent en quête de nouvelles sources de recettes. En 1946, ils ont filialisé l’imprimerie et les services de messagerie. Cette nouvelle structure, la Société d’Edition, d’Impression et de Messageries Richelieu-Haussmann (SEIMRH), vise à accroître le rendement de ces activités et surtout à les commercialiser auprès de clients extérieurs. Au cours de l’été 1947, Robert Bollack se déplace aux Etats-Unis afin d’apporter des améliorations au fonctionnement des services de L’Agefi à New York et à Washington.

Ce voyage sera suivi d’un autre, d’André Bollack, à Londres où le service de l’Agence « laisse depuis quelque temps à désirer », comme le note le conseil d’administration. Autre initiative destinée à diversifier les sources de recettes, la décision prise par le conseil d’administration en août 1948 de participer à la création d’une société « ayant pour objet notamment la fourniture d’articles, de chroniques et d’informations aux journaux ».

A l’aube des années 50, en tout cas, la situation de L’Agefi est pratiquement normalisée. L’emprise de la famille Bollack sur l’entreprise est comparable à ce qu’elle était avant la guerre. Elle s’est même renforcée puisque l’une des trois filles de Robert Bollack est entrée au conseil et que la famille contrôle désormais 70 % du capital. La situation financière est rétablie et la période noire de l’Occupation commence à s’estomper dans les esprits comme dans la vie quotidienne de l’Agence. La décennie à venir s’annonce sous les meilleurs auspices puisque débute la période qu’on appellera plus tard les « Trente Glorieuses ».

Prochain épisode : Une grosse ambition tuée net par la mort du « guide » (1950-1961)

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