Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 5 : Les années sombres, L'Agefi suspend son vol (1940-1945)

le 24/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Le 10 juin 1940, alors que les troupes allemandes sont aux portes de Paris et que le gouvernement français a pris la décision de déménager vers Bordeaux, Robert Bollack se résigne à abandonnerL’Agence économique et financière à son sort et à quitter la capitale avec sa famille. Depuis quelques semaines déjà, il se préparait au pire. La Wehrmacht n’avait fait qu’une bouchée de l’armée française mal équipée, mal organisée et piètrement commandée ; la moitié de la France s’était jetée sur les routes, fuyant l’avancée de l’ennemi ; de toute évidence, la défaite était consommée. Plus rien ne pouvait empêcher Hitler et ses idées de triompher en France aussi. Robert Bollack et son agence qui, dès les années 30, avaient dénoncé les brutalités du nazisme n’avaient rien de bon à espérer dans une France occupée.

Dans un premier temps, Robert Bollack et ses frères ont imaginé d’imiter les journaux parisiens qui ont cessé leurs opérations parisiennes pour se transférer vers le sud de la France. Robert s’est même fait remettre une forte somme par la comptabilité de l’Agence pour étudier cette solution de repli. Mais l’idée est vite abandonnée. Trop d’incertitudes. Et surtout la conviction que tôt ou tard, on ne tarderait pas à reprocher à l’Agence et à ses dirigeants leurs prises de position d’avant-guerre contre les thèses pacifistes et pour la fermeté face à l’expansionnisme allemand. Les Bollack choisissent de se mettre à l’abri dans le sud de la France en attendant d’y voir plus clair sur l’évolution des événements. Quelques mois plus tard, ils partiront pour les Etats-Unis.

Un silence de cinq mois

A Paris, les journaux ont cessé de paraître. Certains par réflexe patriotique, d’autres en raison des incertitudes de l’heure. Il faudra quelques jours au préfet de police pour convaincre plusieurs titres importants - parmi lesquels Le Matin et Paris Soir - de reparaître pour rendre une apparence de normalité à la vie dans la capitale. Rue de Richelieu dans les locaux de l’Agence, le personnel, privé de sa direction, est livré à lui-même. Certains de ses membres en profitent (lire l’encadré) pour s’improviser patrons de presse Depuis le 10 juin, le bulletin quotidien de l’Agence ne paraît plus. Ce silence va durer cinq mois. Dans le désordre ambiant qui va conduire, après l’armistice, au partage de la France en deux zones et deux centres de pouvoir, français à Vichy et allemand à Paris, le sort de L’Agence économique et financière n’est pas prioritaire. Il faudra attendre l’automne 1940 pour voir débarquer un jour un civil flanqué de deux officiers allemands affirmant que, sur instruction des autorités allemandes, ils prenaient la société et le bulletin de dépêches en charge. Cet individu sorti de nulle part répond au nom de Pierre Guerlais et ses deux acolytes sont le lieutenant Wilhelm Grotkopp et le capitaine Berndt Schlütter. Ce trio va diriger L’Agence économique et financièrependant les quatre années d’Occupation.

Qui sont ces hommes ? D’où viennent-ils ? Comment sont-ils arrivés là ? Pour ce qui concerne les deux officiers allemands, la réponse est assez simple : ils ont été désignés par les services de la Propaganda Abteilung (lire l’encadré) pour veiller à ce que l’Agence diffuse des informations conformes à la propagande officielle du Reich. Et, ce qui ne gâche rien, ils ont quelques compétences à faire valoir puisque, avant d’être enrôlés dans la Wehrmacht, tous deux étaient journalistes. Le premier a été avant-guerre correspondant à Paris de plusieurs quotidiens allemands dont La Gazette de Cologne; il est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages économiques, « qui font autorité » si l’on doit en croire ce que l’Agence écrira un jour sur lui. Le second était lui aussi, avant d’être mobilisé, journaliste dans une publication spécialisée, la Deutsche Bergwerk Zeitung.

Le mystère Guerlais

Reste le troisième homme, le dénommé Guerlais. De lui on sait peu de choses, mais sur les circonstances qui l’ont amené à assumer la présidence d’un organe de presse, absolument rien. Ingénieur électricien, ce personnage possédait apparemment une petite société à son nom, puisqu’on trouve dans les comptes de l’Agence pour la période de l’Occupation la trace d’une transaction commerciale avec les « Etablissements Guerlais » situés à la même adresse que le domicile personnel de Pierre Guerlais dans le XVIIearrondissement de Paris. Cette société a produit et réalisé des films dans l’entre-deux-guerres, notamment un Dantonen 1932 et, deux ans plus tard, une adaptation du roman de Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande. Mais de liens antérieurs avec la presse et les journaux, on ne lui en connaît aucun. Par quel mystère est-il parvenu à se faire nommer à la tête de L’Agence économique et financièrepar les autorités d’Occupation ? Hasard ou zèle collaborationniste ? Opportunisme ou « piston » ? Une étude approfondie des documents d’archives de l’Agence et des procédures engagées à la Libération contre Guerlais n’a pas permis de répondre à ces questions.

Quelques jours avant l’apparition du trio rue de Richelieu, le gouvernement de Vichy a publié une ordonnance interdisant aux Juifs l’accès aux professions se rattachant à la presse, à la radio et au cinéma. Dans la foulée, le commandement militaire allemand en zone occupée va à son tour ordonner le recensement de toutes les entreprises juives. L’Agence économique et financièreet tous ses biens vont être saisis par l’Occupant. A cette même époque - octobre 1940 -, Armand Bollack, administrateur de l’Agence et patron de la filiale belge, va être déchu de sa nationalité française par décret.

Collaboration « soft »

Le 10 novembre 1940, la nouvelle direction pro-allemande ayant obtenu l’autorisation des services de la propagande, le bulletin quotidien de l’Agence peut à nouveau paraître. Avec une ligne rédactionnelle sensiblement modifiée puisque désormais, conformément aux instructions des autorités d’Occupation, le rôle de la presse est d’éduquer l’opinion et de la façonner aux réalités nouvelles et à l’esprit collaborationniste inauguré par la rencontre du maréchal Pétain et d’Hitler à Montoire en octobre 1940. Mais contrairement à certains titres qui s’illustreront pendant cette période sombre par leur zèle au service de l’Occupant et des thèses nazies, l’Agence va pratiquer une collaboration assez « soft » lui permettant de satisfaire les censeurs allemands sans pour autant claironner les mérites d’Hitler et les vertus du Grand Reich. On n’y lira jamais de diatribe haineuse contre les Juifs, d’élucubration sur de pseudo-complots maçonniques anglo-saxons contre le Reich ou, à partir du printemps 1941, de tirade enflammée contre la menace bolchévique. Signe révélateur de la tiédeur de l’adhésion de l’Agence aux thèses de l’Occupant, il ne se trouvera, pendant les quatre années d’Occupation, aucune plume suffisamment convaincue pour signer des articles ou des éditoriaux favorables aux vainqueurs.

De novembre 1940 à août 1944, aucun article signé ne sera publié. Les indices de changement se liront dans la hiérarchie des informations - les informations financières et boursières sur Berlin, l’Allemagne et les puissances de l’Axe viendront systématiquement avant celles sur les autres places boursières comme New York ou Londres. Sur instructions de la propagande allemande ? Probable mais pas certain. Les colonnes de l’Agence seront surtout très accueillantes pour les déclarations et discours de toute nature émanant de hautes personnalités du Reich. Matériel aimablement transmis par les services de la Propaganda Abteilung ou l’ambassade d’Allemagne, ou relayées par le correspondant à Berlin dont ni l’Histoire, ni le journal n’a gardé trace du nom ! Pendant quatre ans, les lecteurs de l’Agence seront ainsi largement abreuvés des moindres propos du Dr Funk, inamovible ministre de l’Economie d’Hitler, du gouverneur de la Reichsbank, d’Albert Speer, le grand architecte de la machine de guerre allemande, ou de responsables économiques nazis de moindre importance.

Pénuries et rationnement

La place accordée aux grandes figures de la collaboration économique comme Yves Bouthillier, ministre de l’Economie et des Finances de Pétain, ou son successeur, Jean Bichelonne, ne sera jamais mesurée. En revanche, on ne trouve nulle part pendant cette période, dans les colonnes de l’Agence, d’ode à la politique de collaboration ou de louanges pour ceux qui l’ont prônée. Son bulletin quotidien aura surtout consacré beaucoup de place à informer ses lecteurs presque au jour le jour des pénuries, contingentements et rationnements en tous genres qui étaient le lot de l’économie française en temps de guerre. Ainsi le 2 janvier 1942, l’Agence apprend à ses lecteurs qu’il « n’a pas été possible d’instituer une carte de chaussures comme il a été institué une carte de textiles. La pénurie de cuir ne permet de couvrir que le quart des besoins normaux de la population ». En conséquence, les lecteurs se voient conseiller « d’entretenir » et de « faire réparer » les chaussures qu’ils possèdent. Un autre jour, ce sont les cinéphiles qui sont avisés que « pour se conformer aux instructions de la Direction de l’Electricité » sur les économies d’énergie, les cinémas « supprimeront certaines séances ou bien fermeront un jour par semaine ». Plus tard, en 1943, les lecteurs seront ainsi informés du « recensement des véhicules hippomobiles et des voitures à bras dans le département de la Seine » ou de « l’interdiction de fabrication de bicyclettes », ou encore de « la mise en place d’un plan de délestage électrique ».

Il est un domaine en revanche où les dépêches de L’Agence économique et financièresont d’une remarquable discrétion, celui des opérations militaires. Contrairement à ce qui s’était passé pendant la Première Guerre mondiale. Mais là encore, il faut certainement y voir le signe de l’efficacité de la censure allemande. La lecture quotidienne du bulletin de l’Agence ne laisse rien transparaître des événements de la guerre. Ni dans la période initiale où les armées allemandes remportent succès sur succès et asservissent la moitié de l’Europe, ni - encore moins ! - à partir de fin 1942 lorsque le vent tourne et qu’Hitler accumule les revers cuisants (débarquement allié en Afrique du Nord, défaite de Stalingrad…). En février 1943, au moment où la VIearmée allemande capitule à Stalingrad, pas une ligne dans les dépêches de l’Agence mais le compte-rendu d’un discours de Goebbels assurant : « Nous n’avons jamais cru avec plus de fidélité et plus de fermeté à la victoire qu’à l’heure actuelle. Nous la voyons à portée de notre main » !

Seules quelques discrètes allusions témoignent que la France et l’Europe sont en guerre. Ainsi apprend-on à la lecture du bulletin de l’Agence daté du 11 mars 1942 que le secrétariat d’Etat à la Production industrielle et les Chambres de métiers viennent d’ouvrir des permanences pour recevoir les artisans de la banlieue parisienne « victimes du bombardement aérien du 3 mars ». Fin novembre 1943, le correspondant de l’Agence à Berlin rapporte qu’« après le récent bombardement de la capitale du Reich », les dirigeants des banques se sont efforcés de « remédier par des moyens de fortune à la situation nouvellement créée ». Plus étonnant encore, dans l’édition de l’Agence datée du 7 juin 1944, pas un seul mot du débarquement allié la veille sur les plages normandes ; tout juste une phrase sibylline dans le compte-rendu de la séance boursière sur « la nouvelle phase dans laquelle viennent d’entrer les opérations militaires »…

Captation du capital

A leur arrivée à la tête de l’Agence à l’automne 1940, Pierre Guerlais et ses complices allemands ne se sont pas contentés d’occuper les fauteuils directoriaux. Ils ont procédé à un grand ménage. Tous les administrateurs d’avant-guerre ont été remerciés, aussitôt remplacés par d’autres plus dociles. Le 21 décembre 1940, une assemblée générale entérine la nomination de cinq administrateurs au nombre desquels Guerlais et les deux officiers allemands. Les deux autres feront de la figuration. Par la même occasion, Guerlais devient président du conseil d’administration et président-directeur général de l’Agence avec des pouvoirs discrétionnaires. Mais surtout, Guerlais et le capitaine Schlütter ont organisé la captation du capital. Dès la première assemblée générale de la société nouvelle qu’ils ont créée, les deux compères contrôlent trois cinquièmes du capital. Et profitant de la mise sous séquestre des biens de la famille Bollack, ils vont s’efforcer de récupérer près d’un tiers des actions appartenant à Robert Bollack et déposées en garantie avant-guerre à la Banque Lazard. Ils y parviendront puisque le procès-verbal de l’assemblé générale du 9 février 1944 indique que « les actionnaires présents sont au nombre de quatre et possèdent ensemble 46.900 actions sur les 50.000 représentant le capital social ».

Comment a été gérée l’Agence pendant cette période noire ? L’examen des comptes apporte davantage de questions que de réponses. Ainsi, il est difficile de comprendre comment, dans un contexte d’économie de guerre et de pénuries, les recettes d’abonnement ont pu être multipliées par 2,5 en quatre ans sachant que le nombre des abonnés n’a guère varié. L’augmentation du prix de l’abonnement annuel de 650 à 800 francs en janvier 1943 ne justifie pas à elle seule cette spectaculaire progression. Quant aux recettes de publicité, elles ont triplé en volume sous l’Occupation sans qu’il soit possible de trouver la moindre explication plausible à ce résultat. D’autant que le papier étant étroitement rationné, les suppléments qui rapportaient beaucoup d’argent avant-guerre ont quasiment disparu ! Pas besoin d’explications en revanche sur l’explosion du poste « Frais généraux » qui passe en quatre ans de moins de 3 millions à près de 11 millions de francs. Les dirigeants de l’Agence n’ont pas trop souffert de l’Occupation !

Au début de l’été 1944, la menace alliée se rapproche à l’Ouest mais à l’Agence, la routine continue. Mi-juillet, elle rend compte d’une conférence sur la collaboration économique européenne où interviennent Bichelonne, Marcel Déat et un dignitaire nazi. Mi-août, le bulletin de l’Agence ne paraît pas pendant quatre jours en raison de la fermeture de la Bourse, mais le 17 août, les abonnés sont à nouveau servis. Pas pour longtemps ! Le 18 août, alors que les forces alliées sont à quelques kilomètres de Paris, que la plupart des journaux parisiens ont cessé de paraître, que les PTT sont en grève, l’Agence sort une édition datée du samedi 19 août. Ce sera la dernière. Seule concession aux événements, l’évocation dans le compte-rendu de la séance de Bourse « de l’importance des événements auxquels peut donner lieu le week-end »…

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