Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 4 : L’Agence mise sur les nouveaux médias (1933-1940)

le 17/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Les années 30 sont une décennie de grand chambardement pourL’Agence économique et financière. Le capital change de mains, la direction change de visage et le journal change d’adresse. L’Agence prend une autre dimension mais malheureusement, crise économique oblige, les vents favorables qui soufflaient sur la presse financière au cours de la décennie précédente s’inversent.

En 1931, de plus en plus accaparé par sa passion pour les chevaux et son haras de Normandie, Henri Coulon décide de passer la main. Président du conseil d’administration de l’Agence depuis la mort d’Yves Guyot en 1928, le dernier fondateur vivant et son frère Georges possèdent alors 70 % des actions. Depuis deux ans déjà, les deux frères songent à vendre. L’entreprenant Robert Bollack (lire l’encadré), qui détient les 30 % restants du capital, ne cherche pas à les en dissuader. Bien au contraire. Mais il ne dispose pas des fonds nécessaires pour faire l’opération lui-même. Une tentative de reprise montée avec l’aide de la banque Oustric a tourné court quelques mois plus tôt. Mais un nouvel acquéreur est trouvé. Par Henri Coulon ? Par Robert Bollack ? Par les deux ? Quoi qu’il en soit, au cours de l’été 1931, l’Association nationale des sociétés par actions (Ansa) devient l’actionnaire majoritaire de l’Agence en rachetant les actions des frères Coulon.

Des parrains influents

Qui est ce nouvel actionnaire ? Créée un peu moins d’un an plus tôt, cette association loi 1901 a d’influents parrains : elle a été portée sur les fonts baptismaux par les deux plus puissantes associations industrielles de l’époque, le Comité des Forges et le Comité des Houillères. Les quinze personnalités qui siègent à son conseil de direction représentent plus de 200 sociétés pesant 12 milliards de francs de l’époque de capital nominal. A l’article 3 de ses statuts, cette association se donne notamment pour objectif « de créer ou d’aider toutes publications pouvant être utiles à l’Ansa et au développement de son action » . D’emblée, l’Ansa prend les affaires en main. Elle propulse l’un des siens à la présidence du conseil d’administration. Edouard Julia, le nouveau président, est un chroniqueur financier connu, collaborant au très sérieux quotidien Le Temps; il est aussi administrateur de la Banque de Salonique.

Il semble bien qu’en arrivant, le nouvel actionnaire ait eu l’intention de mettre en place une nouvelle équipe. Mais au bout de quelques mois, contre toute attente, les frères Bollack étaient tous maintenus dans leurs fonctions. Robert comme administrateur délégué, Armand comme patron de la filiale belge, René comme directeur du bureau de Londres et André, le fidèle bras droit, au siège parisien. L’actionnaire s’est-il ravisé dans l’intervalle ? Ou le rusé Robert Bollack a-t-il fait jouer ses nombreuses relations dans les milieux politiques et financiers ?

A partir de 1931, la gouvernance de l’Agence va encore évoluer en plusieurs étapes. Edouard Julia meurt en février 1933. Il est remplacé à la présidence par un des administrateurs. Celui-ci cédera lui-même la place peu de temps après à un vénérable membre de l’Institut et professeur au Collège de France, Marcel Marion. Et c’est seulement dans le courant de l’année 1937 que Robert Bollack parviendra à rassembler dans ses mains, pour la première fois, les fonctions d’administrateur délégué et celles de président du conseil d’administration.

Nouvelle adresse

En attendant, Robert Bollack demeure le seul patron opérationnel de l’Agence. Et en accord avec son actionnaire, il entreprend de moderniser l’entreprise. Il organise en 1932 le déménagement dans de nouveaux locaux au 108 rue de Richelieu, à quelques centaines de mètres de son siège historique. A cette occasion, il regroupe tout le monde sur le même site, direction, administration, services commerciaux et rédaction. Le moment est propice à une mise à niveau technologique pour que l’Agence bénéficie du dernier cri en matière de communications téléphoniques et télégraphiques dont les progrès sont alors spectaculaires. Même l’imprimerie bouge : elle quitte ses locaux du 83 rue de Richelieu pour rejoindre les autres services de l’autre côté de la rue.

Le bulletin quotidien de l’Agence lui aussi évolue. Dans sa forme : la pagination s’étoffe, il a désormais quatre pages grand format. En une figurent les dépêches en provenance des correspondants sur les places financières majeures, dont bien sûr Paris. En deuxième page, les lecteurs peuvent trouver la cote boursière parisienne, les marchés des changes et les Bourses régionales. La troisième page est consacrée aux Bourses étrangères. Enfin, la dernière page accueille les informations sur les sociétés, les entretiens et déclarations importantes et la suite des dépêches. En revanche, la mise en page demeure vieillotte avec ses colonnes de texte « au kilomètre » sans mise en valeur de l’information. Mais les lecteurs exigent du sérieux, pas des effets de maquette ! Quant au format, il apparaît lui aussi un peu dépassé comparé aux tabloïds populaires plus faciles à manipuler, mais il conserve un côté pratique pour l’affichage à la Bourse, au siège de l’Agence ou dans les brasseries du quartier où se retrouve le petit monde de la finance parisienne.

C’est également pendant cette période que la direction deL’Agence économique et financière a l’idée de diffuser les cours des places financières grâce aux nouveaux médias de l’époque, le téléphone et la radio. En appelant le numéro Provence 99-09, on peut prendre connaissance trois fois par jour des derniers cours de la Bourse de Paris. Et chaque soir, l’Agence diffuse sur les ondes du Poste parisien les cours de clôture.

Plumes prestigieuses

Le changement touche aussi le contenu du bulletin quotidien de l’Agence. Depuis la mort d’Yves Guyot en 1928, il n’y a plus d’éditorialiste maison. Puisant dans son épais carnet d’adresses, Robert Bollack fait appel à partir du début des années 30 à des plumes de renom dont le prestige n’est évidemment pas perdu pour son agence. Entre deux passages aux responsabilités - la rotation ministérielle sous la IIIeRépublique était intense - d’ex-ministres des Finances comme Charles Dumont ou Pierre Etienne Flandin, d’ex-présidents du Conseil tels Edouard Herriot ou Joseph Caillaux, des parlementaires firent fréquemment partager leurs connaissances et leurs analyses aux abonnés de l’Agence. Et lorsque l’éditorialiste invité signe Winston Churchill ou Austen Chamberlain, quel coup de pub pour la maison !

Une autre évolution remarquable de la ligne éditoriale pendant cette période fut l’engagement graduel de l’Agence dans le combat contre la montée du fascisme et surtout de l’hitlérisme. Bénéficiaire de contrats de publicité juteux avec des établissements industriels ou financiers proches des milieux mussoliniens, l’Agence ne s’est guère formalisée du fascisme italien dans les années 20. Les choses changent après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 (lire l’encadré). En 1938, l’Agence se rangera sans hésiter dans le camp des anti-munichois. Un choix qui ne sera pas étranger au sort qu’elle connaîtra dès que le bruit des bottes allemandes se fera entendre dans les rues de Paris.

Dans cette décennie où s’est envolé le rêve d’une paix éternelle né après la boucherie de la « grande guerre », l’Agence est adulte, respectée par beaucoup, crainte par certains, mais source d’informations indispensables grâce à son réseau. La fortune de Robert Bollack, sa réputation d’homme de presse avisé et d’homme d’affaires prospère sont assurées. Il roule en Hispano et les ministres défilent à la table de son domicile parisien. Parmi les habitués, Pierre Etienne Flandin et Georges Mandel. Avoir pour commensaux un président du Conseil et un ministre des Postes, Télégraphes, Téléphones lorsqu’on est patron de presse, cela peut toujours servir !

Performances dégradées

Audacieux, confiant dans son étoile, Robert Bollack multiplie même les initiatives. Avec un bonheur inégal. Avec l’aide de l’ancien grand manitou de la publicité d’Havas, Pierre Guimier, il absorbe en 1937 l’Agence Fournier qui l’avait vu débuter en 1906. En revanche, avec Pierre Guimier encore, il échoue dans sa tentative de constitution d’une régie publicitaire avec Le Matin et Le Journal, deux quotidiens à fort tirage qui venaient de quitter le giron d’Havas.

Le paradoxe, c’est que si jamais l’influence et l’entregent de l’Agence et de ses dirigeants n’ont été aussi grands que dans ces années-là, jamais non plus ses performances financières n’ont été aussi dégradées. Le contraste avec la décennie précédente, plutôt flatteuse en termes de résultats, est brutal. Si, en nombre d’exercices, la balance est équilibrée - cinq années de pertes pour cinq années de bénéfices -, les chiffres donnent en cumulé une autre image : 3,9 millions de francs de pertes pour moins de 1,1 million de profits. Pour le chiffre d’affaires, l’Agence devra attendre 1946 pour dépasser (largement) sa meilleure année d’avant-crise.

Car cette avalanche de mauvais chiffres est bien sûr la conséquence de la crise partie d’Amérique et qui déferle sur l’Europe à partir du début des années 30. La France sera touchée plus tardivement que ses voisins mais elle le sera plus durablement. A la fin de 1930, elle est encore insouciante ; elle ne compte, selon le BIT (Secrétariat de l’organisation mondiale du travail), que... 954 chômeurs à temps complet et apparaît comme un îlot de prospérité au milieu de ses voisins durement touchés par l’onde de choc partie de Wall Street un an auparavant. En Angleterre, à la même époque, on dénombre 2.120.000 chômeurs, en Allemagne 1.950.000, en Italie 400.000. Un an plus tard, on compte 147.000 chômeurs en France. Mais il y en a près de 6 millions en Allemagne et près de 3 millions en Grande-Bretagne. Cependant, alors que la décrue va commencer dans les autres pays européens dès les années 1933-1934, la vague du chômage va se renforcer en France : 278.623 sans-emploi dès la fin de janvier 1932, plus de 400.000 un an plus tard. Et ce n’est pas fini !

La France dans la crise

En quittant la présidence du Conseil en juillet 1929, Raymond Poincaré avait laissé les finances publiques en bon ordre. Le franc, malmené par la spéculation au cours des années précédentes, est redevenu une monnaie solide échangeable à la Banque de France (BdF) contre sa contre-valeur en or. Le stock d’or de la BdF est l’un des plus importants du monde. Le budget est en excédent tout comme la balance des comptes, et l’indice de la production industrielle est à 139 (base 100 en 1913). A partir de 1931, la crise montre le bout de son nez. Le budget 1930-31, note Jacques Chastenet dans son Histoire de la IIIeRépublique, enregistre un solide déficit (5 milliards de francs, soit 10 % du budget), la production industrielle plafonne et les exportations et importations fléchissent, le déficit du commerce extérieur bat un record à 12 milliards de francs, les recettes touristiques diminuent et quelques établissements bancaires ont mis la clé sous le paillasson.

Un an plus tard, la France est touchée de plein fouet par la crise alors que certains de ses voisins comme l’Angleterre, qui, elle, a dévalué - ce que la France se refuse à faire -, commencent à en sortir. En Bourse, les grandes valeurs de la cote ont perdu en moyenne 40 % en un an et, relève le ministre des Finances, Paul Reynaud, dans une interview, « les gens ont fini par se détacher de cet établissement à colonnes où on ne fait que perdre de l’argent ».

A la fin de 1932, le commerce international est réduit au tiers de sa valeur de 1929 en raison des mesures protectionnistes prises par la majorité des nations. « Nul ne souhaite plus que nous un arrêt dans l’élévation de par le monde des barrières douanières et dans le développement de mesures de protection de tous genres », déclare le ministre du Commerce Louis Serre début 1933 devant le Congrès international des échanges. La guerre des monnaies fait rage entre les pays qui ont dévalué - Grande-Bretagne, Etats-Unis en tête - pour donner de l’air à leur économie et ceux, dont la France, qui restent fidèles à l’étalon-or.

Tous les grands secteurs industriels sont affectés. A l’image de l‘automobile. Du premier rang européen, les constructeurs français reculent au troisième. Citroën dépose son bilan en 1934, Renault accumule les pertes en 1936 et 1937. Peugeot, fragilisé par la faillite de la banque Oustric, connaît la plus grave situation de son histoire. La politique déflationniste menée par le gouvernement Laval ne parviendra pas à enrayer assez vite les effets de la crise ; elle attisera au contraire le mécontentement. Mis en minorité à la Chambre, Laval doit démissionner début 1936, ouvrant la voie à la victoire du Front Populaire, lequel, malgré trois dévaluations successives, ne fera pas mieux. La France émergera de la crise, bien après les autres, à la fin des années 30, affaiblie économiquement, ce qui n’échappera pas à Hitler. L’humiliation de Munich et l’effondrement de juin 1940 marqueront le crépuscule de cette décennie perdue pour la France.

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