Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 3 : Une décennie prolifique pour L’Agefi (1919-1933)

le 10/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Dans l’euphorie d’une victoire dont ils ont longtemps douté, les Français ne prennent pas immédiatement la mesure des bouleversements survenus en quatre années de guerre. La France, et avec elle toute l’Europe, a basculé dans une ère nouvelle. Dans la tourmente, dix trônes et trois empires séculaires ont été effacés de la carte, une révolte populaire s’est levée à l’Est qui va progressivement ébranler la moitié du monde, une nouvelle puissance s’est affirmée outre-Atlantique. La France, elle, a payé bien cher sa victoire : endettée, saignée humainement et économiquement, son influence est durablement entamée. Pour rêver encore de sa puissance d’avant-guerre, il lui reste son empire colonial et l’espoir de se relever grâce aux réparations qu’on va exiger du coupable de cet immense gâchis. A tous les problèmes que posent la reconstruction et la dette de la Nation à l’égard de ses « poilus », les Français n’ont qu’une seule réponse : « L’Allemagne paiera ». Il faudra bien vite déchanter.

Dès les premiers mois de 1919, l’urgence nationale est la mobilisation pour remettre les usines en ordre de marche et, pour cela, de libérer les soldats encore sous les drapeaux. Dans la presse, une évidence s’impose, le politique doit s’effacer devant l’économie. Dans ses colonnes, L’Agence économique et financièreest évidemment de ceux qui poussent en ce sens. Et dès les premiers mois de 1919, les affaires reprennent. Interrogé en assemblée générale le 19 février par un actionnaire, Henri Coulon, l’administrateur délégué, note que « les résultats des premiers mois (de l’exercice en cours) sont satisfaisants » et il explique que « l’Agence a dû développer encore son service télégraphique et installer une nouvelle imprimerie pour les besoins sans cesse croissants des tirages ». En effet, cette année-là, les recettes d’abonnement et de publicité vont faire un bond de 250 % par rapport à l’exercice précédent. Au bilan apparaît un profit - 127.340 francs - substantiel comparé aux maigres bénéfices ou aux pertes des années précédentes. Et exception faite de l’exercice suivant, les résultats de l’Agence ne vont cesser de s’améliorer au cours des années qui vont suivre jusqu’à ce que l’onde de choc de la crise de 1929 atteigne les rives de l’Europe et l’économie française au début des années 30.

Développement tous azimuts

Pendant cette décennie plutôt faste - la plus prolifique de son histoire en termes financiers, avec les années 50 -, l’Agence va se développer dans deux directions. Développement endogène d’abord avec un enrichissement de l’offre. Aux deux éditions quotidiennes des feuilles de dépêches viendra se joindre une cote complète de l’activité des principales places financières françaises (Paris, Lyon, Marseille, Lille…) et étrangères (New York, Londres, Milan, Bruxelles), ainsi que des marchés des changes et des matières premières. La politique de suppléments amorcée pendant les années de guerre est amplifiée. L’Agence propose ainsi à ses abonnés des suppléments périodiques thématiques (« Marchés régionaux », « Emissions et introductions », « Informations d’Italie », de Russie, de Pologne, « Assemblées générales »…) et des suppléments ponctuels liés à l’actualité. A partir de 1924, un supplément « Les graphiques mensuels », d’une rare qualité pour l’époque, fera également son apparition.

Afin d’alimenter cette explosion de son offre rédactionnelle, l’Agence se voit contrainte d’étoffer son réseau de collecte de l’information, en particulier à l’étranger. Les dirigeants de l’entreprise sillonnent le globe à la recherche de nouvelles implantations ou d’accords de partenariat avec des acteurs locaux. De nouveaux bureaux viennent s’adjoindre à ceux ouverts lors de la création de l’Agence : Milan et Rome pendant la guerre, Mexico et Budapest en 1921, Varsovie en 1922. En 1921, Henri Coulon, en voyage à New York, installe l’Agence sur Broadway et crée une structure ad hoc, US France Financial News, avec un partenaire américain. En juin de la même année, c’est Georges Coulon, frère du précédent et administrateur, qui effectue une tournée dans les Balkans pour affirmer et développer la présence de l’Agence dans la région. En 1923, Henri Coulon, toujours lui, se déplace en Europe centrale et en Roumanie ; voyage qui se conclura par l’ouverture de bureaux à Bucarest et à Vienne.

Outre le désir naturel de développer leur affaire, cette stratégie d’expansion mise en œuvre par les dirigeants de l’Agence correspond à un double souci : d’abord la volonté de fournir une information sans cesse enrichie à ses abonnés sur une Europe dont la carte a été entièrement redessinée par les traités d’après-guerre ; mais aussi procurer une aide précieuse aux entreprises françaises qui, dans ces années-là, profitent de la nouvelle donne politique et économique pour pousser leurs pions dans ces pays nouvellement indépendants et qui se sont souvent placés sous la protection tutélaire de la France comme la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie ou la Serbie. Mention doit aussi être faite ici de L’Agefibelge, filiale de la société française, créée avant la guerre - à une date qu’il n’est pas possible d’établir avec certitude - et réalisée à partir des bureaux de Bruxelles et Anvers grâce à des échanges de contenus avec Paris. Cette édition est imprimée sur place et distribuée en Belgique et aux Pays-Bas.

Une belle réussite

C’est aussi dans ces années-là que l’Agence amorce une stratégie de croissance externe qui va se poursuivre sur trois décennies. Au plus fort de la guerre, le ministre des Finances, Alexandre Ribot, avait débloqué des subventions gouvernementales pour financer une revue intituléeActualités. L’objectif de cette publication était de soutenir le moral de la population et de fournir de la matière rédactionnelle aux journaux dont les rédactions avaient été dépeuplées par la mobilisation. Cette revue heddomadaire, dont les collaborateurs étaient dans leur grande majorité des hommes politiques de tous les partis, parlementaires, ministres en titre, futurs ou anciens, était dirigée par un sénateur, Henri Bérenger, et L’Agence économique et financièreen avait pris en charge la réalisation, l’impression et la distribution. Peu de temps avant la fin de la guerre, Clemenceau fermera le robinet des subventions et la revue continuera de paraître sous la responsabilité exclusive de l’Agence. Un choix très astucieux qui permettra à cette dernière de faire fructifier ses rapports avec les milieux politiques…

Le dynamisme de l’Agence dans cette période trouve sa juste rétribution dans la progression du nombre de ses abonnés et de ses recettes publicitaires. Le produit de ces deux postes est multiplié par sept en moins de dix ans. Une belle réussite mais qui suscite ici et là quelques réserves. L’Agence ne sacrifie-t-elle pas son devoir envers ses lecteurs sur l’autel de ses intérêts financiers ? Car à cette époque, dans les journaux, la frontière entre rédaction et services de publicité est assez poreuse. Cela se sait, mais choque rarement tant cette confusion est alors la norme. A l’exemple de l’agence Havas, alors au faîte de sa puissance et de son influence, qui cumulait sa mission de fournisseur d’informations à la moitié de la presse française et son rôle de distributeur de publicité à ces mêmes journaux. Il n’est pas rare non plus dans certaines publications que le journaliste porte deux casquettes en même temps, celle de chercheur d’information et celle de démarcheur de publicité...

Dans certains cas aussi, des chroniqueurs économiques ou financiers sont connus pour être rétribués directement par des entreprises, ce qui suscite quelques légitimes interrogations sur l’indépendance de leur plume. Ce fut le cas en particulier du titulaire dans ces années-là de la chronique économique du Temps, dont la rémunération était intégralement prise en charge par la Banque Lazard. Ce type de pratique est si répandu que la presse française a alors la réputation peu flatteuse d’être la plus vénale du monde. Mais rares sont ceux qui s’en formalisent et encore plus les débats déontologiques sur le sujet. Au début des années 30, entendu par la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Stavisky, l’ancien président du Conseil Edouard Daladier expliquera, sans choquer quiconque, que nombre de publications vivaient de subventions, notamment gouvernementales, et que « dans l’état actuel de la presse française, les journaux qui vivent de leur travail, ventes, abonnements, publicité purement commerciale, sont extrêmement rares ».

L’affaire Oustric et le soupçon

Ce n’est pas le cas de l’Agence qui, à cette période, sans refuser la manne gouvernementale, vit largement de ses propres ressources. En revanche, les relations qu’elle entretient avec les milieux d’affaires et financiers ne vont pas tarder à faire l’objet de questions. A cette époque, L’Agence économique et financièrea la réputation d’être proche du Comité des Forges et des grandes banques. Son indépendance et sa probité seront surtout mises en cause à la suite de la faillite de la banque Oustric à l’automne 1930, à laquelle son nom et celui de son administrateur délégué, Robert Bollack, seront mêlés (lire l’encadré). Ce dernier sera interrogé trois jours durant, parfois sans ménagement, par une commission d’enquête parlementaire, sur ses rapports, amicaux, avec Albert Oustric, sur les largesses dont l’Agence avait bénéficié de la part de sa banque et sur la responsabilité de l’Agence dans la spoliation de milliers d’épargnants qui avaient investi dans les nombreuses affaires du banquier failli. Outre des contrats de publicité, l’Agence avait publié un supplément sur le rapport d’activité et l’assemblée générale des actionnaires d’une société italienne, Snia Viscosa, que la banque Oustric projetait d’introduire à la Bourse de Paris. L’introduction obtint le feu vert des autorités françaises dans des conditions plus que troubles. Le titre Snia Viscosa perdit la moitié de sa valeur dans les semaines qui suivirent sa cotation à Paris, lésant tous ceux qui avaient investi dans la valeur.

Sans renier son « amitié » pour Albert Oustric, ni les contrats publicitaires de son groupe, Robert Bollack et Henri Coulon, lui aussi convoqué par la commission d’enquête, se défendirent d’avoir commis la moindre indélicatesse ou d’avoir trompé les lecteurs de l’Agence. Pour preuve de sa sincérité, Robert Bollack expliquera aux parlementaires de la commission que s’il y avait eu tromperie, il n’aurait pas lui aussi, comme les autres investisseurs, perdu de l’argent avec ses actions Snia Viscosa…

Transition

Le 22 février 1928, le premier chapitre de l’histoire de L’Agence économique et financièrese referme avec la mort de son directeur et fondateur Yves Guyot (lire l’encadré). A 84 ans passés, celui-ci s’activait encore à son poste d’éditorialiste et de caution journalistique et morale de l’Agence. Deux semaines avant de décéder, invité de l’Association des journalistes républicains, il s’en prenait au « court-termisme » de la Bourse en ces termes : « La Bourse ne voit pas plus loin que quinze jours. Il est nécessaire de lui faire entendre des vérités de plus longue durée. » Lui non plus, visiblement, « ne voyait pas plus loin que quinze jours »…

Après la disparition de son directeur, remplacé à ce poste par Henri Coulon, le dernier des fondateurs encore vivant, l’actionnariat et la gouvernance de l’Agence vont connaître une phase de transition au cours de laquelle se dessinera peu à peu la transmission de l’entreprise à de nouveaux propriétaires...

Prochain article : Le journal mise sur les nouveaux médias (1933-1940)

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