Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 2 : Un journal dans la grande guerre (1914-1918)

le 03/03/2011 L'AGEFI Hebdo

En ces premiers jours de l’année 1914, l’Europe glisse lentement mais sûrement vers la guerre. Recevant le roi des Belges à Potsdam quelques semaines plus tôt, l’empereur Guillaume II lui a confié qu’il considérait la guerre comme « nécessaire et inévitable ». Puisque le Kaiser « veut » la guerre, les efforts des chancelleries européennes pour conjurer le bellicisme ambiant semblent voués à l’échec. La question dans toutes les capitales n’est plus de savoir s’il y aura la guerre mais quand et quel en sera le déclencheur. La France, convaincue de posséder « la meilleure armée du monde », ne redoute pas un conflit qui lui donnerait l’occasion de prendre sa revanche sur l’humiliante défaite de 1870 et de récupérer l’Alsace et la Lorraine. Mais dans l’immédiat, ses préoccupations sont intérieures avec les élections législatives programmées pour le printemps. C’est dans ce climat d’agitation générale que les dirigeants de la jeune Agence économique et financière se retrouvent le vendredi 9 janvier au matin au siège

de l’entreprise, 28 boulevard Poissonnière.

Près de trois ans après son lancement, l’Agence a besoin de se structurer pour aller de l’avant. Une assemblée générale constitutive est donc convoquée ce jour-là pour la doter d’un statut juridique et formaliser l’actionnariat. Sous la présidence d’Yves Guyot et en présence des deux autres fondateurs, Henri Coulon et André Domicent dit Bertol-Graivil, dans le rôle de scrutateurs, désignés sur le procès-verbal comme « les deux plus forts actionnaires présents », l’assemblée entérine la souscription d’un capital de un million de francs divisé en dix mille actions de cent francs « attribuées à l’associé fondateur à concurrence de cinq mille et émises contre espèces pour les cinq mille de surplus ». Cet extrait du procès-verbal confirme en creux le rôle central joué par Bertol-Graivil - « l’associé fondateur », c’est lui - dans la création de l’Agence trois ans plus tôt.

Directeur à vie

Une seconde assemblée constitutive se tiendra une semaine plus tard pour approuver le rapport de l’expert-comptable chargé d’évaluer les apports de Bertol-Graivil et décider de l’administration de la société. Outre Yves Guyot, nommé président statutairement et « directeur à vie » de l’Agence, les deux autres compères, Bertol-Graivil et Coulon, deviennent ainsi les premiers administrateurs de l’entreprise. L’absence de mention d’autres actionnaires conduit à supposer qu’à ce stade, le capital est réparti entre les trois associés. Aux termes des statuts, les apports de Bertol-Graivil sont identifiés comme « le fonds de commerce d’informations politiques, économiques et financières qu’il exploite sous le titre d’Agence économique et financière comprenant notamment la clientèle, l’achalandage, le nom commercial, le matériel et le mobilier commercial servant à son exploitation (…) les contrats d’abonnement, traités et marchés de publicité, droit de bail », ainsi que « les projets d’organisation nouvelle propres à assurer son développement ».

Cette étape franchie,L’Agence économique et financière devrait pouvoir regarder l’avenir avec confiance mais la grande Histoire en décide autrement. La guerre va remettre en question tous les projets, l’affecter sur le plan humain et, dans une moindre mesure, financier. Printemps 1914, les nuages s’amoncellent au-dessus de l’Europe. En France, on suit avec intérêt la campagne électorale qui verra la victoire des Gauches en mai, mais l’attention de l’opinion est focalisée sur le grand scandale qui alimente toutes les conversations depuis le printemps, l’assassinat du directeur duFigaro, Gaston Calmette, par Henriette Caillaux, l’épouse du ministre des Finances. Et alors que le pays attend avec gourmandise le procès aux assises de la meurtrière prévu en juillet, il prête à peine attention à un autre assassinat qui va bouleverser la vieille Europe, celui, fin juin, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône impérial d’Autriche-Hongrie, en visite à Sarajevo. Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Dès les premiers jours d’août, deux des piliers de l’Agence, Henri Coulon et Bertol-Graivil, sont mobilisés. Remplacé comme administrateur « à titre tout provisoire et pour combler l’urgence » par son frère Georges et comme gérant par un certain L.A. Laroche, le premier reviendra vivant des tranchées deux ans plus tard et reprendra toutes ses responsabilités. Du second, il ne sera plus jamais question dans l’histoire de l’Agence, ni en tant que responsable éditorial, ni comme actionnaire. Est-il mort au front ? A t-il cédé ses actions et à qui ? Des questions auxquelles les archives de l’Agence et toutes les recherches effectuées n’apportent pas de réponse.

Economie de guerre

Outre le tribut humain réclamé par la guerre, l’Agence va devoir s’adapter pendant toute la durée du conflit à la transformation de l’économie nationale qui va mettre progressivement toutes ses ressources au service de la « guerre patriotique ». Les recettes d’abonnements marquent le pas ; elles se remettront à progresser modérément à partir de 1917. La publicité est surtout soutenue par les émissions des bons de la Défense nationale pour financer l’effort de guerre. La distribution de l’édition régionale quotidienne est fréquemment perturbée, les moyens de transport et en particulier les trains étant réquisitionnés par le Grand Etat-major pour acheminer les troupes. Le papier devient une denrée contingentée. Il coûte plus cher, obligeant l’Agence, comme beaucoup d’autres journaux, à réduire son format. Au moins le titre parvient-il à survivre. Car dans les premiers mois de la guerre, une trentaine d’organes de presse mettent la clé sous la porte, d’autres se regroupent pour continuer à paraître. Outre les conditions économiques difficiles, la mobilisation a décimé les rédactions.

Et puis il y a les nouvelles du front qui ne sont pas bonnes. Dans les premières semaines de la guerre, l’armée française subit les assauts allemands et recule. Fin août, les troupes du général von Kluck menacent Paris. Le Grand Quartier Général (C.Q.G.) organise la défense de la capitale et demande l’évacuation du gouvernement vers la province. Début septembre 1914, le président de la République, le gouvernement, les deux Chambres, les grandes administrations sont transférés à Bordeaux. La Bourse est fermée. « A la suite des pouvoirs publics, toute une foule de Parisiens, journalistes, gens d’affaires, gens de théâtre, riches oisifs, courtisanes huppées, se précipitent par des moyens de fortune vers le chef-lieu de la Gironde », note l’académicien Jacques Chastenet dans sonHistoire de la Troisième République.L’Agence économique et financière fait partie du voyage. La direction établit ses quartiers provisoires place de la Bourse dans des locaux et avec des personnels et du matériel mis à sa disposition par une grande maison de commerce bordelaise. Dans la capitale girondine, l’Agence publie des dépêches sur une feuille unique. Mais le siège parisien est demeuré opérationnel et il a en charge la parution des suppléments. Cette organisation va durer plusieurs mois jusqu’à ce que le sort des armes tourne à l’avantage des armées françaises après la bataille de la Marne. Une fois le front stabilisé, le gouvernement fera son retour à Paris le 20 décembre 1914, et avec lui tous ceux qui avaient fui l’avance allemande. L’organisation bicéphale de L’Agence économique et financière cessera fin décembre et la parution à partir du siège parisien reprendra le 1er janvier 1915.

Censure et « mensonge patriotique »

Mais informer en temps de guerre n’est pas facile. Comme l’ensemble de la presse, L’Agence se heurte à la censure. Dans les premiers jours de la guerre, la Chambre a voté une série de mesures exceptionnelles parmi lesquelles le droit pour le gouvernement de suspendre la liberté de la presse. Quelque semaines après le déclenchement de la guerre, le ministre de la Guerre, Alexandre Millerand, adresse une circulaire aux préfets leur demandant d’interdire « les articles de fond attaquant violemment le gouvernement ou les chefs de l’armée ». Au début de 1916, le gouvernement mettra en place une « Maison de la presse » dont le rôle était de « conseiller » les journaux sur ce qu’il était bon de publier ou de ne pas publier. Comme les autres, l’Agence donnait quotidiennement à ses lecteurs des nouvelles du front. Nouvelles rédigées le plus souvent à partir des communiqués de l’Etat-major. Dans les rédactions, on attendait tous les jours « le communiqué de 23 heures »en provenance du G.Q.G. Et il était fortement déconseillé, sous peine d’être accusé de chercher à démoraliser l’arrière, de s’en éloigner ou d’en donner une interprétation critique. Le « mensonge patriotique » était la règle. Chacun le savait mais tout le monde, l’Agence comme tous les autres journaux, s’y soumettait, quitte à y perdre en crédibilité. « Pourvu, ironisait alors Alfred Capus, le directeur du Figaro, dans les colonnes de son journal, qu’on ne parle en ses écrits, ni de l’autorité, ni du gouvernement, ni de la politique, ni des corps constitués, ni des sociétés de crédit, ni des blessés, ni des atrocités allemandes, ni du service des postes, on peut tout imprimer librement sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

A partir de 1915, et grâce à ses bureaux et correspondants dans la région des Balkans, l’Agence tiendra ses lecteurs régulièrement informés de l’évolution de la situation sur le front des Dardanelles, qui intéressait tout particulièrement les nombreux détenteurs d’emprunts ottomans, serbes ou bulgares. Il n’est pas inutile de rappeler qu’à cette époque, les trois quarts des valeurs mobilières cotées à Paris étaient constituées de titres à revenus fixes, dont une grosse fraction d’emprunts d’Etat étrangers.

Source fiable et respectée

De cette période troublée, l’Agence se tirera à son avantage. Et de triple manière. Financièrement d’abord, les affaires ne vont pas si mal. L’Agence économique et financière émergera de la Grande guerre sans grands dommages. Les recettes d’abonnements auront stagné mais pas régressé, celles de la publicité auront régulièrement progressé permettant de compenser la hausse constante des charges. Sur quatre exercices du temps de guerre, un seul sera déficitaire, celui de 1915-1916. Sur le plan journalistique ensuite, puisque la ponction opérée par la guerre dans les rédactions a conduit de nombreux journaux à réduire leur couverture de l’actualité économique et à reproduire les informations de l’Agence qui s’impose alors comme une référence et une source fiable et respectée. Au plus fort de la guerre, l’Agence continue à tisser sa toile avec l’ouverture de bureaux dans les grandes métropoles régionales qui disposent d’une Bourse, Lyon d’abord puis Lille, Bordeaux et Marseille. En conseil d’administration, on évoque avec une certaine fierté « nos correspondants » à Petrograd (qui deviendra quelques années plus tard Leningrad). En 1916 est décidée l’installation permanente des services de l’Agence à Rome et à Milan. Enfin, les dirigeants se permettront même de profiter de cette période où tout le monde baisse la tête en attendant des jours meilleurs pour se lancer dans une opération de développement avec le soutien apporté à la création d’Actualités, un bulletin politique destiné à alimenter les journaux de province. Les services de cette publication sont abrités dans les locaux de l’Agence, boulevard Poissonnière. De nombreux parlementaires de la Chambre et du Sénat collaborent à cette publication, contribuant à sa notoriété. En novembre 1916, le conseil d’administration de l’Agence enregistre avec satisfaction les premiers contrats d’abonnement et de publicité d’Actualitéset se réjouit de ces succès prometteurs.

A l’issue des quatre années de guerre, l’Agence a souffert certes mais elle a préservé et même renforcé sa notoriété, testé sa capacité à survivre dans un environnement troublé et, surtout, elle a conservé intactes des envies de développement, de son réseau notamment, que le retour de la paix et le redémarrage des affaires vont lui permettre d’assouvir au cours des années 20.

Prochain article : Une décennie prolifique pour L'Agefi (1919-1933)

A lire aussi