Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 10 : L'Agefi et la Gauche maladroite (1981-1987)

le 28/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Si l’élection de François Mitterrand le 10 mai 1981 et la victoire des partis de Gauche aux législatives un mois plus tard ont rempli d’espoir ceux des Français qui aspiraient au changement, elles ont en revanche jeté la consternation dans les milieux d’affaires. La culture dirigiste et interventionniste de la Gauche, son inexpérience dans la conduite des affaires économiques et surtout les promesses - les « 110 propositions » du candidat Mitterrand - faites aux Français ouvraient une période d’incertitudes et d’inquiétudes. Les premières mesures du gouvernement dirigé par Pierre Mauroy confirment ces craintes : embauche de 50.000 fonctionnaires, majoration de 10 % du Smic, relèvement de 20 % à 25 % des minima sociaux et des allocations en tous genres, passage à la semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés, retraite à 60 ans... Très rapidement, ce plan de relance fait un « flop ». Les déficits, budgétaire et commercial, se creusent, l’Etat emprunte par milliards, l’inflation reste élevée (13,4 % en 1981), le chômage augmente, le franc est attaqué, les sorties de capitaux s’accélèrent. Pour l’économie française et les entreprises, la facture est lourde.

Mais les groupes industriels et financiers qui sont actionnaires de L’Agefi ont une raison supplémentaire de s’inquiéter : la plupart d’entre eux sont visés par les projets de nationalisation de la Gauche. S’inspirant du Programme commun de la Gauche de 1972, la proposition numéro 21 du candidat Mitterrand prévoit la nationalisation de neuf groupes industriels. La loi de nationalisation de février 1982 n’en retiendra que cinq. Sur ces cinq groupes, quatre sont d’importants actionnaires de L’Agefi : Rhône-Poulenc, la CGE, Saint-Gobain et Péchiney-Ugine-Kuhlmann. De plus, les nationalisations envisagées dans le secteur du crédit et des assurances vont toucher deux autres grands actionnaires deL’Agefi, le CCF et la banque Indosuez, filiale de la Compagnie financière de Suez.

Comptes calamiteux

Après le passage de ces six entreprises sous contrôle public en 1982, L’Agefi ne compte plus que deux actionnaires importants, Michelin et Peugeot. Les affaires vont mal. Pour tout le monde. L’automobile traverse une crise profonde ; les résultats des deux industriels se dégradent, leur endettement enfle, les restructurations de sites et les plans sociaux se multiplient. Les comptes de L’Agefi sont calamiteux. Le chiffre d’affaires (publicité et abonnements) progresse sensiblement mais pas suffisamment pour compenser le violent dérapage des charges. Conséquence, les pertes s’accumulent : après une année 1980 quasiment à l’équilibre (0,3 million de francs de résultat net), c’est le plongeon, 8 millions de pertes l’année suivante et près de 32 millions en 1982. L’affaire « perdait beaucoup d’argent. A la fin, c’était de l’ordre de 10 millions de francs par mois… », se souvient Jules Coulon, un cadre dirigeant de Michelin qui avait été chargé de suivre le dossier Agefi. « Un jour,raconte t-il,j’ai reçu un appel téléphonique. En ligne, c’était le PDG du groupe Agefi qui confiait avoir un besoin urgent de 10 millions. » Ne sachant pas bien si la demande s’adresse à Michelin seul ou aux deux actionnaires, Jules Coulon hasarde : « Chacun ? ». Il entend alors son interlocuteur lui répondre : « Oui… ».

En 1983, Michelin et Peugeot décident de céder le contrôle de L’Agefi.Pour deux raisons au moins. La première : les deux entreprises devaient se recentrer sur leurs propres difficultés internes. La deuxième : il leur fallait supprimer un foyer de pertes dans un secteur d’activité très éloigné de leurs métiers et qui ne revêtait aucun caractère stratégique pour eux. A ces deux raisons s’en ajoute probablement une troisième : la presse est une activité à forte visibilité politique et la tonalité rédactionnelle des deux titres du groupe Agefi, surtout le Nouveau Journal, est de nature à embarrasser Michelin et Peugeot dans leurs rapports avec le pouvoir de l’époque. Or les deux entreprises traversent une mauvaise passe. Le marché du pneu connaît une crise aiguë. Michelin souffre de sureffectifs en France. Après un premier « dégraissage » en 1982, un second plan de réduction d’emplois portant sur 5.000 postes en France est en préparation pour 1984. Peugeot n’est mieux loti. Jacques Calvet a été engagé en 1982 pour redresser le groupe et accélérer le rapprochement de Peugeot et Citroën. Dans le même temps, il doit gérer l’échec de l’intégration de Talbot. Le coût financier (33 milliards de francs d’endettement au milieu des années 80) et social est énorme. En 1983, PSA présente la facture : un plan de suppression d’emplois de 7.000 personnes chez Talbot et plus de 4.000 chez Citroën !

Une notable partie de ces suppressions de postes se fait par départs en préretraite, lesquelles sont généreusement financées (parfois jusqu’à 80 %) sur fonds publics. Et à cette époque, il faut obtenir un feu vert gouvernemental, en l’occurrence l’indispensable « autorisation administrative de licenciement » (elle sera supprimée en 1986) que délivre le Ministère des Affaires sociales. Le ministre en poste durant cette période s’appelle Pierre Bérégovoy.

Marchandage ?

Y a-t-il eu un marchandage entre le ministre et les deux industriels dont le contrôle du groupe Agefi aurait été l’enjeu ? Certains l’affirment. Un familier de l’acheteur, Bruno Bertez, assure qu’un tel « deal » a bien existé. Il va même jusqu’à préciser que l’affaire s’est conclue dans le bureau même de Pierre Bérégovoy, rue de Grenelle. D’autres n’y croient pas, même s’ils concèdent qu’il peut y avoir eu une convergence d’intérêts implicite. Contacté en Suisse où il réside, Bruno Bertez n’a pas souhaité répondre à nos questions, ni sur ce point précis, ni sur aucun autre. De l’avis d’un des acteurs directs, l’homme de Michelin chargé de céderL’Agefi, « il n’y avait aucun lien ». « Tout cela me semble un peu romancé », s’amuse de son côté Jules Coulon. Il y a bien eu un « donnant-donnant » avec le pouvoir dans ces années-là, reconnaît-il, mais il n’avait rien à voir avec L’Agefi. Il s’agissait de trancher le sort du fabricant de pneumatiques Kléber-Colombes. « Kléber perdait beaucoup d’argent et était à court de trésorerie, se souvient Jules Coulon. Il y a eu une négociation avec les banques et les pouvoirs publics ; il s’agissait de sauver les emplois. Nous avons conclu un accord par lequel le gouvernement consentait un prêt important, les banques acceptaient un abandon de créances - des créances qui de toute façon ne valaient plus rien - et Michelin prenait la pleine responsabilité financière de Kléber. » Aucun rapport donc, selon lui, avec L’Agefi. De son côté, Régis Paranque, proche collaborateur de Pierre Bérégovoy et membre de son cabinet aux Affaires sociales, affirme n’avoir « jamais entendu parler » d’un marché à propos de L’Agefi. Et il précise que ce genre de pratique « n’était pas dans les habitudes de Bérégovoy ».

Quoi qu’il en soit, le groupe Agefi étant à vendre, un acheteur se présente. Comment ? Jules Coulon croit se souvenir que c’est Pierre Peugeot qui a le premier mentionné le nom du patron deLa Vie Française, Bruno Bertez. Celui-ci ne vient pas seul ; il est accompagné d’un financier bien connu sur la place de Paris, Jean-Pierre Peyraud. Quelques années auparavant, cet ancien PDG de la Banque Rivaud avait monté un pool d’investisseurs pour permettre à Bruno Bertez de prendre le contrôle de l’hebdomadaire financier. Et, cette fois, techniquement, c’est la société éditrice de La Vie Française, L’Opinion S.A., qui se propose de reprendre les rênes du groupe Agefi. Fin 1983, l’affaire est conclue. Michelin et Peugeot, pressés de sortir, cèdent le contrôle tout en gardant un pied dans le capital de L’Opinion SA. Bruno Bertez a acheté « dans des très bonnes conditions », témoigne une source qui le connaît bien, en évoquant, sans vouloir être plus précis, des clauses particulièrement favorables… Jules Coulon, le représentant de Michelin, croit pourtant se souvenir que Bruno Bertez a payé la clause de cession aux journalistes qui voulaient quitter le groupe et que « ça lui a coûté cher ! » Combien ? Plus de 23 millions de francs, révélera Bruno Bertez dans son rapport devant l’assemblée générale des actionnaires au printemps 1985. Soixante-treize salariés ayant invoqué la clause de cession ont quitté l’entreprise au premier semestre 1984.

Un « quasi-inconnu » qui fait parler

A l’époque, cette cession soulève beaucoup de questions. Sur la personnalité du principal acquéreur d’abord. Sur l’origine de ses ressources financières ensuite. Qui est Bruno Bertez et d’où vient-il ? Ancien fondé de pouvoir dans une charge d’agent de change parisienne devenu journaliste à La Vie Française, il apparaît sur l’écran radar des médias en 1979 lorsque, avec l’aide du banquier Peyraud et d’un autre journaliste, Noël Mettey, il prend le contrôle de l’hebdomadaire financier qui l’emploie. Quelques années plus tard, il est choisi parmi plusieurs prétendants, dont certains étaient mieux-disants en termes financiers, pour prendre le contrôle des titres du groupe Agefi. Pourquoi lui ? Un mystère qui n’a jamais été élucidé. Peu connu et fuyant toute exposition médiatique, le personnage prête le flanc à toutes les rumeurs. Certains le disent proche de l’URSS parce qu’il compte parmi ses relations le responsable d’une officine connue pour ses liens avec Moscou. D’autres lui prêtent des affinités avec Lyndon Larouche, un ex-trotskiste américain devenu farouche anticommuniste, fondateur d’un mouvement sectaire qui finance de multiples associations à travers le monde pour diffuser ses idées. Bruno Bertez a également été soupçonné de liens avec la secte Moon, sans doute parce que son ami et banquier Jean-Pierre Peyraud était administrateur d’un palace versaillais propriété de la secte du gourou coréen. Le syndicat CGT du Livre, auquel il se heurtera violemment au début des années 80, l’accusera pour sa part de connivence avec l’hebdomadaire d’extrême-droite Minute. Pour d’autres, il était simplement un « affairiste ».

L’homme, on le voit, alimente tous les fantasmes. Sa réticence à communiquer intrigue. L’Echo de la Presse et de la Publicité, organe professionnel sérieux, relève à l’époque « l’épais mystère qui entoure (ses) allées et venues financières ». Libérationne s’explique pas pourquoi Michelin et Peugeot ont donné la priorité à ce « quasi-inconnu » alors qu’ils avaient reçu plusieurs offres plus intéressantes.

La question de la proximité de Bruno Bertez avec le pouvoir socialiste sera à nouveau posée lorsqu’il se portera candidat à l’achat de deux grands quotidiens régionaux, L’Unionde Reimset le Progrès de Lyoncontre le « papivore », Robert Hersant, dont les rapports avec les socialistes étaient plus que houleux. Bruno Bertez échouera mais beaucoup auront relevé que sur ces deux dossiers, il était appuyé par le Crédit Lyonnais, banque récemment nationalisée dont le pouvoir socialiste avait fait son bras financier pour contrôler l’économie. De là à imaginer que Bruno Bertez « roulait » pour le pouvoir…

Rupture

En tout cas, la prise de contrôle de la société L’Agefi et de ses deux titres parLa Vie Française et Bruno Bertez marque une rupture culturelle pour le groupe qui, depuis sa fondation en 1911, avait toujours gravité dans l’orbite de la grande industrie et de la finance. Le lien direct avec le CNPF (Conseil national du patronat français), qui existait depuis la fin des années 60, est rompu. Cela va avoir une forte incidence sur le positionnement politique et rédactionnel de L’Agefi et, surtout, du Nouveau Journal, plus politisé et plus polémique. Ce qui ne sera pas pour déplaire au pouvoir socialiste que le Nouveau Journal n’a pas ménagé depuis 1981. Quelques exemples de unes relevés au hasard avant le changement de propriétaire l’attestent : « Les chômeurs de M. Mitterrand », « Qui croit au partage du travail ? » ou encore « Nationalisations : le gouvernement rechigne à payer ce qu’il doit ».

Les éditoriaux ne sont pas moins sévères envers le président de la République, ses amis et sa politique. Là encore, quelques exemples pour se faire une idée : dans les vœux qu’il présente aux Français fin 1981, François Mitterrand assure que « la reprise est là », le Nouveau Journal réfute : « Ce que nous avons eu jusqu’à présent, c’est un fantôme de reprise » ; quelques jours plus tard, sous la signature de son PDG, le Nouveau Journals’en prend à nouveau au pouvoir et constate : « Nous ne vivons pas sous le règne de la ‘force tranquille’ mais sous celui de la force irresponsable »… Au fil des semaines et des mois, le gouvernement est ainsi taxé de « légèreté », « d’incohérence », de manque de « lucidité », de « sectarisme » ou, plus globalement, « d’incapacité à appréhender les problèmes véritables du pays » !

Après la cession effective du contrôle de L’Agefi, début 1984, les titres du groupe et en particulier le Nouveau Journal amorcent un virage sémantique très net. Les critiques antigouvernementales se font moins mordantes et même disparaissent quasi totalement pour laisser la place à une ligne rédactionnelle visiblement plus neutre. Avec le lancement deLa Tribune de l’Economie, qui vient remplacer le Nouveau Journalà partir de janvier 1985, le curseur se déplace un peu vers la gauche. A défaut d’être totalement amical avec le pouvoir, le nouveau quotidien est moins systématiquement inamical. Le changement de ton est très net. Comme l’est le changement au sein de l’équipe rédactionnelle.

Nouvelle équipe

Une large partie de la rédaction duNouveau Journala décidé de ne pas faire partie de l’aventure de La Tribune de l’Economie. Une nouvelle équipe est constituée. Les plus gros contingents viennent desEchoset du Monde. Viennent s’y ajouter quelques anciens deL’Expansion,de L’Agence France Presseet une grosse poignée de rescapés du Nouveau Journal. Bruno Bertez tient personnellement à ce journal dont il a fait, selon les mots d’un de ses proches, « son bébé ». Il lui sacrifie tout. Les bénéfices deLa Vie Française(23 millions de francs), et les « bijoux de famille », en l’occurrence le siège historique du groupe Agefi. L’immeuble du 106-108 rue de Richelieu est vendu début 1985 pour 35 millions de francs. L’Agefiest aussi largement mise à contribution. C’était, selon un dirigeant de l’époque, « une vache à lait » et un acteur « incontournable » sur le marché de la publicité financière.

L’objectif fixé par Bruno Bertez pour ce nouveau quotidien « de haut niveau international » destiné à un lectorat de « décideurs » est d’atteindre la barre des 70.000 exemplaires en deux ans. Faute de données précises - les chiffres de la période Bertez du groupe Agefi sont quasi inexistants -, impossible de dire si le pari sera gagné. Notons seulement que lorsqu’en 1986, Bruno Bertez et ses associés, à court de cash pour poursuivre l’aventure, vont frapper à la porte du groupe Expansion et de son patron, Jean-Louis Servan-Schreiber, pour leur proposer de racheter l’Agence, la diffusion de La Tribune de l’Economieplafonne entre 40 et 45.000 exemplaires. Les comptes, eux, nettement déficitaires « plombent » fortement l’ensemble. 

Prochain article : Entre errance et déshérence (1987-1997)

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