Centenaire de L'Agefi - Un journal dans son siècle

Volet 1 : Trois associés, deux publicistes et... une idée (1911-1914)

le 24/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Un jour de l'automne 1910, deux jeunes publicistes - c'est ainsi qu'on appelait les journalistes alors - viennent trouver le rédacteur en chef du Journal des Economistes, très sérieuse revue mensuelle entièrement vouée à la défense des idées libérales et du libre-échange, pour lui soumettre une idée et solliciter son aide. Les deux jeunes audacieux, dont la postérité n'a pas retenu les noms, ont étudié en détail le très riche et foisonnant panorama de la presse du Paris de la « Belle époque » (lire l'encadré) et ils ont fait une découverte. On ne compte pas les journaux d'informations générales et politiques, mais on cherche en vain une publication qui serait consacrée à l'actualité économique. Chose étrange puisque l'économie française est alors une des toutes premières du monde et qu'elle est, depuis les dernières années du XIXesiècle, dans une phase de croissance sans précédent.

Il y a bien quelques gazettes boursières, mais leur réputation est parfois sulfureuse et leur horizon se limite à la « corbeille » où le compartiment le plus actif est celui des titres de rente. Mais d'organe quotidien d'information économique proprement dit, point. Hormis les rubriques spécialisées mais accessoires des journaux généralistes dits de qualité comme Le Temps, La Presseou Le Journal. Forts de ce constat, les deux publicistes entreprenants se sont mis dans la tête de lancer une agence télégraphique concentrant strictement son attention sur les faits économiques et financiers. A leurs yeux, cette agence doit, selon la description qu'en fera des années plus tard son gérant, Henri Coulon, « toucher tout le grand public et, sous une forme plus accessible à tous que celle des manifestations des corps savants, propagerait les principes de l'économie libérale, en même temps qu'elle assurerait au public français le bénéfice d'informations ultra-rapides ».

Caution

Pour mener à bien ce projet, les deux jeunes journalistes déterminés mais sans entregent, avaient bien conscience qu'il leur fallait une locomotive, une figure de proue dont la notoriété allait contribuer à faire connaître leur agence. Et ils ont jeté leur dévolu sur le rédacteur en chef du Journal des Economistes. Séduit par l'idée et conquis par l'enthousiasme de ses deux visiteurs, celui-ci accepte de participer à l'aventure qu'ils lui proposent. Et d'y jouer le rôle de caution intellectuelle et journalistique. L'affaire est entendue entre les trois hommes. L'agence télégraphique qui va voir le jour dans les premiers mois de 1911 s'appellera L'Agence économique et financière.Et Yves Guyot, le patron duJournal des Economistes, en sera donc à la fois le directeur et la signature vedette.

Yves Guyot est à cette époque un économiste reconnu et une personnalité, un notable bien introduit dans tous les milieux politiques et économiques de la IIIe République. Il est alors âgé de 68 ans et a derrière lui une triple carrière particulièrement florissante. Carrière politique d'abord : ancien élu de Paris, ancien député siégeant sur les bancs de la Gauche radicale de Clemenceau - il fut rapporteur général de la commission du budget -, il est aussi ancien ministre des Travaux publics dans deux cabinets successifs à la fin du siècle précédent. Carrière journalistique ensuite : depuis l'âge de 25 ans, ce fils et petit-fils d'avocats bretons a fréquenté de nombreuses rédactions parisiennes -Le Courrier français, La Pensée nouvelle, Le Rappel, le Radical et plus tardLe Siècle - ou provinciales - L'Indépendant du Midià Nîmes et le quotidien radical de Montpellier dont il fut l'un des fondateurs.

Carrière d'essayiste et de polémiste enfin puisque, outre une bonne douzaine d'ouvrages dont les titres reflètent ses tropismes comme La tyrannie collectiviste, L'ABC du libre-échange, La comédie protectionniste ou encore La démocratie individualiste, il a été un des plus ardents défenseurs de la révision du procès du capitaine Dreyfus, s'est battu contre l'instauration de l'impôt sur le revenu, a plaidé pour le droit des femmes, ce qui lui valut une condamnation à six mois de prison pour avoir fait campagne contre le préfet de Paris et la violence de la police des mœurs contre les prostituées de la capitale. Sans compter qu'il est président ou vice-président d'une demi-douzaine de sociétés savantes dont la Société des gens de lettres, la Société d'anthropologie et la Société d'économie politique en France, la Royal Statistical Society de Londres et l'American Academy of Political and Social Science.

Un directeur polygraphe

Voilà l'homme qui va donner d'emblée un visage à la toute jeune Agence économique et financière. Une plume aussi car au crépuscule de la soixantaine, Yves Guyot est un insatiable polygraphe. Il n'est guère de sujet sur lequel il n'ait pas un avis éclairé à faire valoir. L'Agence va lui servir de tribune.

Etrangement, la date exacte du premier numéro des feuilles de dépêches de L'Agence économique et financière ne peut être établie avec certitude. Il n'en existe aucune trace administrative, ni dans les archives de la Bibliothèque nationale, ni dans celles du greffe de ce qui était à l'époque le Tribunal de la Seine, ni encore dans les archives du département de la Seine et pas davantage dans les archives du Tribunal de commerce. La première parution a probablement eu lieu au cours du printemps 1911. Il est vrai qu'à l'époque, les démarches nécessaires à la création d'un journal avaient été considérablement simplifiées. Aucune autorisation préalable n'était plus nécessaire et le dépôt de cautionnement en vigueur avant l'avènement de la IIIe République avait été supprimé. Aux termes de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 - encore en vigueur aujourd'hui -, la seule et unique obligation légale pour publier un journal était de faire une déclaration au parquet du Procureur de la République. Cette déclaration devait contenir en tout et pour tout trois informations : le titre du journal et son mode de publication (sa périodicité), le nom et l'adresse du gérant, et le nom et l'adresse de son imprimerie.

Un trio de dirigeants

A défaut de statuts et de forme juridique connus, il est possible que les fondateurs aient opté pour la création d'une société de personnes de fait qui permettait à plusieurs propriétaires individuels d'exploiter une même entreprise dans une association non formalisée. De l'équipe présente au lancement de L'Agence économique et financière au printemps 1911, on connaît quatre noms. Celui d'Yves Guyot mentionné plus haut, celui d'Henri Coulon qui en sera le premier gérant déclaré, celui du journaliste André Domicent dit Bertol-Graivil ; enfin celui de Robert Bollack, un jeune journaliste de 25 ans fraîchement débarqué du service des informations générales de l'Agence Fournier, rivale de l'Agence Havas mais sans en avoir la puissance et la notoriété.

De Robert Bollack, il sera beaucoup question plus tard dans l'histoire de l'Agence mais à ses débuts, la vie de L'Agence économique et financièrese décide au sein du trio Guyot-Coulon-Bertol-Graivil. Il n'est pas impossible - même si on manque d'éléments tangibles pour étayer cette thèse - que les deux derniers soient les deux jeunes journalistes qui sont venus frapper à la porte de l'ancien ministre. Cela expliquerait en tout cas l'importance de leur rôle et de leurs responsabilités dans les premières années de l'existence de l'Agence.

Si Yves Guyot est la plume, si Henri Coulon est de toute évidence, comme l'indique sa fonction de gérant, l'administrateur, celui qui a pris en main le fonctionnement général de l'Agence et ses rapports avec l'imprimerie, l'organisateur de la rédaction est Bertol-Graivil. Qui est-il ? De lui, on sait peu de choses si ce n'est que le pseudonyme de Bertol-Graivil est connu dans les milieux de la presse et du pouvoir. C'est le nom de plume d'Eugène-Edouard Domicent, homme de lettres et journaliste politique de L'Echo de Paris qui s'est fait une honnête notoriété avec ses chroniques des voyages du président Sadi Carnot au début de la IIIe République. Selon toute probabilité, André Domicent est le fils d'Eugène-Edouard. Ce dernier étant décédé à l'automne 1910, son fils a repris le pseudonyme de Bertol-Graivil.

Equipements modernes

D'emblée, L'Agence économique et financière s'installe au cœur du Paris du pouvoir, de l'argent et de la presse. Pour abriter son siège et sa rédaction, elle a trouvé deux immeubles bourgeois aux numéros 26 et 28 du boulevard Poissonnière, dans ce quartier des Grands Boulevards où palpite la vie mondaine et populaire parisienne, où se côtoient et se mélangent midinettes et grisettes, « boulevardiers » et « salonniers ». L'ambiance et le cadre n'ont guère changé depuis la peinture qu'en a fait Maupassant trois décennies plus tôt dans son « Bel-Ami ». Dans un rayon de quelques centaines de mètres se côtoient l'essentiel des journaux parisiens, les théâtres, le « temple de l'argent », le Palais Brongniart, les grandes banques ; la Chambre des députés n'est pas bien loin non plus. Un petit immeuble - aujourd'hui disparu - au 83 rue de Richelieu abrite l'imprimerie de l'Agence.

Fidèle à l'esprit d'agence que ses fondateurs ont voulu privilégier, L'Agence économique et financièrese veut réactive et à la pointe de l'information. Pour cela, elle se dote des équipements de réception et de transmission les plus modernes de l'époque, télégraphie et téléphonie, et surtout d'un réseau de correspondants à l'étranger. En moins d'un an, l'Agence disposera de bureaux ou de correspondants dans plusieurs pays ou grandes villes*. La fiabilité des communications, ingrédient essentiel à la collecte de l'information, n'est pas toujours au rendez-vous. A intervalles réguliers, comme dans l'édition datée du 2 octobre 1912, les lecteurs sont avertis qu'« en raison de perturbations atmosphériques, nos communications téléphoniques avec Londres, Berlin et Bruxelles n'ont pu avoir lieu. Le télégraphe ayant également très mal fonctionné, nos informations, comptes-rendus et les cours des marchés étrangers, de ce fait, ne sont pas complets ».

Dans sa formule initiale, les feuilles de dépêches sont imprimées sur le recto d'une feuille grand format (73,5x56,5) pratique pour l'affichage. Ce journal paraît du lundi au samedi, cours de Bourse obligent, et rend compte de l'actualité économique, des activités des sociétés nationales et étrangères sur cinq colonnes, l'espace restant étant réservé à la publication des cours des grandes places boursières, de Paris, Londres, Bruxelles, Berlin, New York, Saint-Pétersbourg, Vienne, Rome, Lille et Lyon. Plusieurs fois par semaine est publié un article de tête de journal qui prend parti sur un sujet d'actualité, souvent de politique économique. Cet éditorial, qui n'en a pas le nom, est rédigé par le directeur, Yves Guyot, comme l'attestent les initiales « Y. G. » de la signature.

Une clientèle d'abonnés

L'Agence publie deux éditions quotidiennes de ces feuilles de dépêches, la première en fin d'après-midi et la seconde vers 8 heures le lendemain avec les nouvelles américaines et les cours de la Bourse de New York. Plié en huit, ce journal est porté par cycliste chez les abonnés à Paris et dans les grandes villes de province. Ces abonnés, qui sont-ils ? Dès le départ, le lectorat ciblé est celui des professionnels de la finance et des affaires qui ont besoin d'une information précise, rapide, fiable et souvent exclusive. Et qui ont les moyens financiers de payer un abonnement onéreux. Combien sont-ils, ces abonnés ? Sur les premières années, les données précises manquent. Quelques centaines au plus. Auxquels se joindront peu à peu des journaux qui trouveront pratique de reprendre les dépêches et les informations de l'Agence et qui en feront un organe de référence. Côté recettes, la direction a très vite compris l'utilité de suppléments réguliers ou ponctuels pour faire rentrer de l'argent. Grâce à cette politique, l'Agence publie, moyennant finance, les résultats de sociétés, les opérations de marché ou des monographies sectorielles. Et les affaires ne semblent pas aller trop mal puisqu'à partir de 1913, les responsables de l'Agence jugent utile de structurer davantage la société pour lui donner plus d'envergure. Ce sera fait l'année suivante malgré la menace de la guerre.

*L’Agefi aura des bureaux et correspondants à Londres, New York, Rome, Milan, Saint-Pétersbourg, Sydney, Zurich...

Prochain article: Un journal dans la grande guerre (1914-1918)

A lire aussi