La « victoire » des pragmatiques

le 25/04/2013 L'AGEFI Hebdo

Les adversaires de l'austérité viennent de remporter une grande victoire. Trois chercheurs de l’Université du Massachusetts Amherst ont démontré que le seuil de 90 % du ratio dette sur PIB, établi par les professeurs Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff comme dernière limite compatible avec une dynamique de croissance favorable, reposait sur des erreurs de calcul et n’avait aucune valeur scientifique. Voilà une barrière qui saute à point nommé. Il reste aux tenants de la politique contra-cyclique un dernier combat à remporter, celui qui vise à lever le verrou européen de 3 % de déficit public par rapport au PIB, tout autant dénué à leur yeux de pertinence économique.

A en juger par la tournure prise par le débat budgétaire en Europe, cette bataille-là est, elle aussi, largement gagnée. Avec sa rafraîchissante capacité à changer de discours comme de chemise, la Commission est prête à oublier la règle Reinhart-Rogoff dont elle avait fait naguère, et avec enthousiasme, sa panacée. D’ailleurs, la liste des pays européens en passe d’obtenir de Bruxelles des aménagements de calendrier pour respecter leurs plans de sauvetage, comme la Grèce ou l’Espagne, ou la règle commune du traité, comme la France ou l’Italie, s’allonge tous les jours. Il est vrai que l’Allemagne, tout en conservant une rhétorique budgétaire inflexible, s’accommode en réalité de cette dérive inévitable comme le montrent les votes impavides de son Parlement. Les résultats de la politique d’austérité générale en Europe sont si terribles, en termes d’emploi notamment, qu’ils minent le crédit de ses thuriféraires les plus fervents, Wolfgang Schaüble en particulier.

3 %, 90 %... : voilà donc les fétichistes de l’orthodoxie budgétaire défaits. Faut-il se réjouir de cette apparente victoire du bon sens ? On fera bien de s’en garder. Débarrassés du repère des chiffres, toujours discutables mais bien utiles quand on ne les prend pas pour des dogmes, sur quelles forces de rappel les politiques peuvent-elles désormais compter pour leur signifier leurs insuffisances ? Plus sur les taux d’intérêt en tout cas. La BCE ayant découragé toute spéculation contre l’euro par sa résolution à soutenir, « quoi qu’il en coûte », le marché de la dette souveraine, le niveau des taux actuels ne reflète pas la réalité économique, littéralement escamotée par ce deus ex machina monétaire. Cette politique ne durera pas toujours. Mais en attendant, il faut avoir la foi du charbonnier pour croire que les gouvernements européens sauront trouver en eux-mêmes la vertu nécessaire pour impulser les « réformes structurelles » propres, comme l’espère Bruxelles, à réduire leurs « déficits structurels », aux frontières bien imprécises. Sous couvert de « pragmatisme », n’est-ce pas à une nouvelle dérive de ses finances publiques que l’Europe, sans se l’avouer, se résigne bel et bien ? Les agents économiques, qui ont besoin de perspectives claires en cette matière comme dans d’autres, n’y gagneront rien.

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