L'analyse de... Mathilde Lemoine, économiste, directeur des études économiques et de la stratégie marchés de HSBC France

De la véritable nature de la crise : l'urgence du débat

le 25/04/2013 L'AGEFI Hebdo

Si, en 2010, certains doutaient encore de l’importance de la crise et de ses conséquences sur les économies développées, celle-ci n’est plus remise en cause. En revanche, il n’existe pas de débat et a fortiori de constat partagé sur la nature et le caractère durable de ses effets en zone euro et en France. Or une telle analyse est fondamentale car elle sous-tend les actions de politiques économiques à mener pour limiter l’appauvrissement des citoyens. Elle conditionne aussi la marge de manœuvre de la Banque centrale européenne (BCE) qui sera d’autant plus importante qu'il existe un consensus sur le « nouveau » niveau d’activité potentiel des Etats membres.

Les effets de la crise sont multiples et facilement observables : faillites d’entreprises, chômage, blocage ou réduction des salaires. Toutefois, il est difficile à ce stade de déterminer leurs conséquences à moyen terme : les entreprises qui ont fermé vont-elles être remplacées par de nouvelles ? Les salariés licenciés qui ont passé des dizaines d’années au même poste peuvent-ils retrouver un emploi quand la croissance reviendra ? La chute de l’investissement engendrera-t-elle un recul de la productivité et de la croissance potentielle ?

Comme il est difficile de répondre à ces questions avec certitude, beaucoup préfèrent ne pas se les poser. Pourtant, il est possible d’identifier les risques auxquels conduit ce refus du débat : une moindre richesse créée même quand la crise sera derrière nous, ainsi qu’une croissance tendanciellement plus faible. La conséquence la plus visible sera alors une diminution du PIB par habitant.

Reconnaître la possibilité d’un recul permanent de la richesse créée et d’un affaiblissement de la croissance potentielle impliquerait de lutter contre le vieillissement du stock de capital, le ralentissement des investissements des entreprises en innovation et l’insuffisante formation proposée durant les périodes de sous-activité ou d’inactivité. Cela conduirait aussi à accepter que la politique monétaire ne peut pas tout et qu’elle ne permettra pas, à elle seule, de retrouver la richesse et la croissance d’avant-crise.

Un tel débat a commencé aux Etats-Unis. Les membres du Federal Open Market Committee, chargés de définir la politique monétaire de la banque centrale américaine, ont abordé cette question lors de leur réunion des 29 et 30 janvier derniers. Certains ont constaté que les compétences recherchées sur le marché du travail américain n’étaient plus celles des salariés disponibles. Ainsi, la flexibilité ne permettrait plus d’éviter une progression du chômage structurel. D’autres ont insisté sur le fait que la réduction du chômage restait déterminée par la relance de la demande effective. De plus, ils n’ont pas besoin de trancher pour que le gouvernement agisse afin d’éviter un vieillissement du stock de capital. A chaque grande crise, ce dernier met en place une mesure d’amortissement accéléré. Elle permet de diminuer la valeur d'un actif servant au calcul de la base imposable de l’impôt sur les sociétés et dégage ainsi les sommes nécessaires au renouvellement des actifs déjà amortis. En conséquence, elle conduit les entreprises à investir même quand les perspectives de demande sont atones. Cette mesure a augmenté le PIB américain de 0,2 % (17 milliards de dollars) et l'emploi de 0,2 %, soit 191.000 nouveaux emplois, lorsqu’elle avait été mise en œuvre après les événements du 11 septembre pour les dépenses d'équipement de communication, d’informatique et de logiciels. Les effets sur l’emploi sont importants car le vieillissement du stock de capital a aussi pour conséquence d’accélérer la substitution du capital et du travail. Moins le capital est productif, plus la part des profits destinée à l’investissement devra être importante aux dépens de celle prévue pour le travail.

Le contexte européen et budgétaire ne nous empêche pas d’agir et de consolider nos fondamentaux économiques. Inciter ne suffit pas, il faut aussi cesser de désinciter. Or certains crédits d’impôt français sont notoirement défavorables à l’investissement. De plus, les supprimer aurait pour vertu de dégager des ressources.

Par ailleurs, si la croissance potentielle est plus faible, le taux d’intérêt nominal d’équilibre de la BCE sera inférieur à celui d’avant-crise, ce qui lui redonnerait des marges de manœuvre pour aider les pays du sud de la zone euro.

Ne pas vouloir envisager de perte définitive du niveau de PIB ni de ralentissement de la croissance potentielle au motif que leurs ampleurs seraient difficiles à évaluer peut avoir pour conséquence un appauvrissement de la France et de la zone euro. En revanche, l’envisager alors que ce n’est pas le cas conduirait au pire à une amélioration de la productivité. Est-ce vraiment un risque que nous pouvons prendre ?

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