La Turquie obtient un répit des marchés financiers pour se réformer

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Le rebond de la croissance creuse le déficit courant, dont le financement dépend de plus en plus de capitaux instables.

La Turquie est toujours aussi vulnérable aux mouvements de capitaux internationaux. En dépit du relèvement de sa note en catégorie investissement par Fitch en novembre 2012 (« BBB- ») et par Moody’s en mai dernier (« Baa3 »), la 17

eéconomie du monde, déjà menacée par la crise syrienne, a été l’une des plus touchées par les récentes sorties de capitaux des pays émergents. Entre l’annonce d’une éventuelle baisse des achats obligataires de la Réserve fédérale américaine (Fed) en mai et celle de leur maintien en septembre, le principal indice de la Bourse d’Istanbul a plongé jusqu’à 31 %, le rendement des obligations du gouvernement à 2 ans a pris jusqu’à 483 points de base, et la livre turque s’est dépréciée jusqu’à 12 % face au dollar. La banque centrale a été obligée d’intervenir sur le marché des changes (ses réserves ont fondu de 10 milliards de dollars entre mai et juillet) et d’augmenter son taux de prêt au jour le jour de 6,5 % à 7,75 %. Depuis, la situation s’est quelque peu apaisée. Les investissements de portefeuille nets sont redevenus positifs en août selon les données officielles, et les fonds actions et obligations suivis par EPFR Global ont moins réduit leurs allocations en septembre et début octobre. Mehmet Simsek, le ministre des Finances, a prévenu qu’il fallait profiter de cette accalmie pour renforcer la confiance des investisseurs.

Avec le rebond de la croissance en début d’année (2,9 % au premier trimestre et 4,4 % au deuxième), alimentée par la consommation des ménages et les dépenses publiques, le déficit de la balance courante s’est aggravé (56,7 milliards de dollars sur 12 mois en août, contre 47,7 milliards en janvier). Le gouvernement s’attend à ce qu’il s’élève à 7,1 % du PIB cette année, contre 6,1 % en 2012, et souhaite le ramener à 5,5 % d’ici à 2016. Le problème est qu’il est de moins en moins financé par des capitaux stables (investissements directs), mais de plus en plus par des investissements de portefeuille, plus volatils. Pour Tania Sollogoub, économiste chez Crédit Agricole, « cette situation ne correspond plus au statut d’'investment grade' ».

Orthodoxie budgétaire

Le récent coup de frein des entrées de capitaux devrait se faire sentir sur l’économie. Dans son programme à moyen terme dévoilé le 8 octobre, le gouvernement a revu ses prévisions de croissance à la baisse : 3,6 % en 2013 et 4 % en 2014, contre 4 % et 5 % prévus l’an dernier. Cela dit, des finances publiques saines (la dette publique s’élève à 36 % du PIB, selon le Fonds monétaire international - FMI), des banques robustes, un endettement des ménages modeste et des entreprises dynamiques habituées à s’adapter aux chocs préservent la Turquie d’une crise, selon les analystes de Fitch.

Le FMI, qui a terminé son évaluation annuelle du pays fin septembre, recommande à Ankara de resserrer sa politique monétaire à court terme. « Aujourd’hui, celle-ci est toujours accommodante puisque les taux d’intérêt réels sont négatifs, souligne Selim Çakir, économiste en chef de TEB. La banque centrale doit ralentir la croissance du crédit, au détriment de l’activité économique, mais elle n’a pas beaucoup de temps pour le faire. Le ‘tapering’ de la Fed, même retardé, pousse les investisseurs à être plus sélectifs entre les pays émergents. » Mais Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre, ne l’entend pas de cette oreille. En juin, au milieu des manifestations antigouvernementales, il a dénoncé le « lobby des taux d’intérêt élevés » et promis d’« étouffer les spéculateurs ». Pour l’instant, la banque centrale s’est retenue d’augmenter son principal taux de politique monétaire (celui des prises en pension à une semaine, actuellement à 4,5 %), mais a prévenu en septembre qu’elle mettrait en œuvre un nouveau resserrement afin que les perspectives d’inflation à moyen terme soient en ligne avec son objectif (5 %). En septembre, celle-ci s’élevait à 7,88 %.

Le FMI appelle aussi à plus d’orthodoxie budgétaire. Le gouvernement prévoit un déficit de seulement 1,2 % du PIB cette année et de 1,9 % en 2014. Mais de nombreux analystes mettent en doute sa capacité à contrôler les dépenses à l’approche des élections municipales et présidentielle en 2014, et législatives en 2015.

La Turquie doit enfin engager des réformes structurelles, notamment pour encourager l’épargne et attirer les investissements directs. « Le gouvernement doit lutter contre l’économie informelle, améliorer le niveau d’éducation, flexibiliser le marché du travail, rendre plus efficace l’Etat de droit, et réduire la dépendance énergétique du pays, explique Selim Çakir. Il a commencé, mais cela prendra du temps. »

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