L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

La tentation des indices

le 01/12/2011 L'AGEFI Hebdo

La France va-t-elle perdre son « triple A » ? Que va dire l’indice de la consommation de détail aux Etats-Unis ? Où en est la confiance des acheteurs du Michigan ? Où en est le moral des chefs d’entreprise ?

Ratings, indicateurs et indices se suivent, se ressemblent ou pas, prolifèrent et se multiplient. Il n’est pas de jour sans que l’un ou l’autre vienne susciter son lot d’attentes, de réactions dès qu’il est publié, puis de commentaires pour en corriger, en rétablir ou en contredire l’interprétation. Le travail de conception, de gestion, de renseignement, de publication et de diffusion desdits ratings, indices et indicateurs s’est structuré, il s’est professionnalisé, et il est devenu une industrie, florissante dans la plupart des cas ; un secteur au moins qui ne connaît pas la crise, un secteur même qui profite de la crise, tant les doutes, les craintes et la peur sont favorables à une industrie qui prétend dire l’avenir, établir des scénarios et réduire les incertitudes !

Un débat spécifique s’est noué autour des agences de notation. Il a pris des proportions nouvelles depuis - crime de lèse-majesté - que les Etats-Unis sont sortis du club très restreint des pays notés « triple A ». Il s’est amplifié depuis que la France à son tour est menacée de perdre son « triple A » et que plusieurs Etats européens membres de la zone euro voient les taux de refinancement de leur dette exploser, les intérêts du service de cette dette peser de plus en plus lourdement sur les finances publiques, donc réduire l’espoir d’une reprise économique et du retour à la croissance. Le débat n’est pas clos, mais il a la vertu d’interroger sur le héraut et la mauvaise nouvelle ; que faut-il haïr le plus de la mauvaise nouvelle ou du messager qui l’apporte ? Car il est permis d’interpréter de multiples manières la défiance soudaine qui entoure la dette des pays européens, la découverte inopinée que les titres souverains pouvaient représenter un risque pour l’investisseur, et l’incertitude révélée sur les politiques macroéconomiques de l’Union européenne, mais il n’est pas permis de douter de la réalité de la dette, ou de la légitimité des créanciers à être remboursés du principal et payés des intérêts. Pas plus qu’il n’est interdit à quiconque d’émettre une opinion ou de donner une note à cette dette, la question portant plutôt sur l’accueil et les effets de cette opinion ou de cette note. Le drame semble bien être que les Européens, et d’autres avec eux, avant eux même, ont choisi de haïr le messager, et de le contraindre à revoir la nouvelle qu’il apporte. Et le drame ne porte pas sur les agences de notation, qui se voient intimer l’ordre de réduire leurs activités, ou de suspendre leur notation à des moments et pour des temps choisis. Le drame est que les indices, les indicateurs et les baromètres sont devenus une chose trop importante et trop pleine de conséquences pour être laissée… à qui au juste ? A la vérité, tout simplement.

Les exemples abondent. Par amabilité, on oubliera de rappeler le refrain bien connu : « la seule chose que Dexia ait réussi, c’est de passer les stress tests ». Il est plus intéressant de regarder l’histoire de la dette grecque, ou plutôt du trucage des comptes publics, dont ceux qui dénoncent l’œuvre de Goldman Sachs oublient de dire qu’elle n’a été possible qu’en raison du refus de pays, parmi lesquels la France, d’exiger une mission d’inspection des comptes grecs… de peur qu’une mission analogue se mêle de trop près des modalités d’établissements des comptes publics français ! De la même manière, et sans défendre le rôle des banques, on rappellera que nombre de produits toxiques ont été accueillis à bras ouverts, tout simplement parce qu’ils diminuaient à court terme et en apparence la folle dérive des comptes des collectivités territoriales, dont il faudra bien dire qu’elles sont la première cause de dérive des comptes publics français ! Plus sérieusement encore, il ne manque pas d’économistes, d’analystes et de gérants pour faire part de leur perplexité devant les statistiques et les indices de tel ou tel Etat. Non pas seulement la Chine, ou la République démocratique du Congo. Que valent par exemple les chiffres de la croissance des Etats-Unis au troisième trimestre, sachant que quelques agrégats paraissent irréconciliables entre eux, à l’exemple de ces indices de vente des grands magasins qui ont reculé pendant tout le trimestre, mais qui doivent bien se retrouver quelque part dans une hausse de 2,4 % annoncée de la consommation globale au cours du même trimestre !

L’indice est mauvais ? Changez l’indice ! Leur fabrication, comme ceux de la sécurité ou de la réussite aux examens, est trop politique pour être confiée aux statisticiens et aux experts ; ce qui signifie que dans le domaine de l’économie aussi, dans le domaine de l’économie surtout, la fuite en avant, l’échappée belle en forme de bulle, la mise en apesanteur, vont ajouter une complexité supplémentaire au travail déjà difficile des gérants, des garants, et des analystes.

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