L'invité de L'Agefi - Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes

« Les sujets clés sont devant nous et notre destin n’est pas écrit »

le 05/07/2012 L'AGEFI Hebdo

Le thème des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, «Et si le soleil se levait aussi à l’Ouest… la nouvelle dynamique mondiale», est né du sentiment que le pouvoir économique se déplace des pays de l’OCDE vers les pays émergents. Cette évolution vous semble-t-elle réversible ?

Aujourd’hui l’opinion considère, généralement, de manière conformiste que nos régions sont en perte de vitesse et qu’à l’avenir, le monde émergent sera le centre de gravité. Mais bien évidemment de nouveaux problèmes déterminent ce que sera l’avenir du monde et les incertitudes sont nombreuses. La première incertitude, c’est, bien évidemment, le très fort déséquilibre entre les pays de l’OCDE* et les pays émergents en termes de balance commerciale. Cette situation n’est pas tenable à terme. La deuxième incertitude concerne le progrès technique. En effet, la phase de progrès technologique exubérant fondé sur le numérique pourrait s’épuiser. Avant qu’elle laisse sa place à de nouveaux progrès technologiques dans d’autres domaines tels que la santé ou l’énergie, personne ne sait à qui va profiter cette nouvelle dynamique.

Le vieillissement de la population aura un impact sur les dépenses publiques, mais aussi, selon la manière dont il sera traité, sur la productivité. Tous les pays ne seront ainsi pas affectés de la même manière. L’épargne sera une ressource rare et va se tarir notamment celle qui va des pays émergents vers les pays de l’OCDE car leur consommation, ce qui est souhaitable, augmente.

En fait, nous sommes obsédés par le court terme alors que les sujets clés sont devant nous. Ceci signifie que notre destin n’est pas écrit. Ainsi, au cours de ses trois journées nous chercherons à comprendre avec quels acteurs, et de quelle manière les pays de l’OCDE peuvent se reconstruire en s’adaptant au vieillissement, en développant de nouvelles technologies, en retrouvant des secteurs d’activité qui rééquilibrent les comptes extérieurs, en utilisant notre importante épargne de manière optimale.

Et comment ainsi améliorer notre usage de l’épargne disponible ?

Le meilleur usage qui peut être fait de l’épargne est bien entendu de l’investir dans des activités de long terme, c’est à dire risquées. Mais cela reste compliqué du fait de la forte aversion aux risques des épargnants de nos pays, tout simplement parce que celle-ci croit avec le vieillissement.

Aussi il sera nécessaire de mettre en place un partage du risque parce que si l’investisseur est prêt à prendre le risque d’entreprendre, il doit pouvoir être protégé des risques macroéconomiques, par exemple d’une baisse significative de l’activité mondiale ou encore de l’évolution brutale des taux de change.

Vous dirigez une chaire de recherche dédiée aux enjeux démographiques. Comment tirer profit des évolutions démographiques ?

On distingue toujours deux types de vieillissement: un vieillissement «par le bas» du fait de la démographie et un vieillissement «par le haut» du fait de l’allongement de la durée de vie moyenne. La France, elle, fait partie de cette deuxième catégorie, mais elle a aussi une natalité très dynamique. Quoiqu’il en soit tous les marchés sont concernés par les seniors et par les juniors.

Prenons l’exemple du marché de travail. Le marché de l’emploi doit réellement accueillir les jeunes dans des conditions acceptables, mais ne doit pas pour autant imaginer qu’un jeune peut remplacer un senior. Pour ces derniers, le système de retraites doit devenir plus transparent et plus objectif. C’est la raison pour laquelle je souhaite qu’il se fonde sur un système par points ce qui amènera chacun à faire un choix rationnel selon son âge de départ à la retraite. Vous verrez d’ailleurs que cet âge aura une tendance naturelle à augmenter. Le marché de l’épargne doit permettre une circulation rapide de l’argent entre générations. Or les successions sont aujourd’hui très tardives. Je suis donc beaucoup plus favorable aux donations, qui doivent être favorisée fiscalement, qu’aux successions, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

Enfin, de manière plus générale, nous devons remédier à la répartition inéquitable des transferts entre les jeunes et les seniors. Dans ce domaine, la France est une véritable exception, sacrifiant ainsi la nouvelle génération. On a mis traditionnellement l’accent sur la répartition entre groupes sociaux, mais c’est, à présent, la répartition entre générations qu’il faut privilégier ce qui conduira par exemple à concentrer plus de financement public sur la formation initiale.

Le grand sujet du moment, la crise de la zone euro, ne sera pas non plus absent des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence. Vous êtes favorable aux euro-obligations, comment concevez-vous leur place dans la réforme du mode de fonctionnement de la zone euro ?

La politique économique est une question de dosage, mais je suis donc convaincu que finalement un accord sera trouvé d’une part pour mettre en œuvre une mutualisation des dettes (stocks et flux) et d’autre part une mutualisation des décisions sur les dépenses publiques. Nous n’avons pas le choix car il y a urgence à baisser les conditions de financement des économies du sud de l’Europe.

On le voit, on a tort de toujours raisonner de manière binaire. Par exemple, la mutualisation partielle des dettes ne devrait être possible que jusqu’à un certain pourcentage du PIB de chaque pays membre jusqu’au niveau où l’on est sûr de sa capacité de remboursement. Mais bien entendu, il est normal d’ajouter des objectifs en termes de réduction des déficits à terme. En effet, les pays ne doivent pas continuer à bénéficier des taux les plus faibles si les objectifs de réduction n’ont pas été atteints.

Cependant la mutualisation partielle du contrôle des dépenses a en fait déjà été décidée au niveau de l’Union Européenne à travers ce nouveau mécanisme de coordination budgétaire dit «semestre européen». En pratique beaucoup d’outils existent déjà, il ne reste plus aux dirigeants politiques européens qu’à appliquer leurs décisions. Dans un contexte économique mondial qui ne sera pas flamboyant au cours des deux-trois prochaines années, ils doivent donner une image et des réponses claires et compréhensibles par les marchés.

Croyez-vous à la perspective d’une Union bancaire européenne ?

Une supervision bancaire européenne est nécessaire. Mais surtout, il faut s’interroger sur les évolutions induites par des règles prudentielles sans doute excessives. Car au-delà de Bâle III le véritable problème est de savoir comment seront financées nos économies. La désintermédiation en marche ne résoudra pas tous les sujets. On doit se demander comment sera financée l’économie. C’est pour cela qu’il faut des règles prudentielles qui soient véritablement adaptées au mode de financement de nos économies.

Comment l’Union européenne peut-elle remédier aux déséquilibres entre ses membres ?

A terme il sera nécessaire de créer un impôt européen, afin d’aider les pays en difficulté à retrouver une bonne trajectoire de croissance. Mobiliser 120 milliards d’euros, soit 1% du PIB de l’Union, c’est un bon début, mais l’ordre de grandeur devra plutôt être de 3-4%.

*Organisation de coopération et de développement économiques

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