L'analyse de... Isabelle Job, directeur des études économiques Groupe Crédit agricole

Stagnation séculaire

le 09/01/2014 L'AGEFI Hebdo

On se désole de la faiblesse de la reprise actuelle, loin des standards observés lors des épisodes passés de récession avec une demande latente en période de basses eaux conjoncturelles qui, traditionnellement, par effet de rattrapage, soutient une croissance forte en sortie de crise. Le schéma de croissance molle post-bulle ne serait que le prix à payer pour purger dans la durée, et de manière ordonnée, les excès financiers passés avec une demande domestique bridée par la nécessité du désendettement, public et privé. Il est possible que le mal soit en réalité plus profond.

La phase de transition vers un modèle de croissance moins reposant moins sur la dette masquerait une stagnation séculaire, résultat d’une démographie stagnante et de gains de productivité (entendu ici comme la production par habitant [1]) très faibles. Le boom de crédit précédant la crise n’aurait été qu’un palliatif avec un gonflement artificiel de la demande alimenté par une hausse tout aussi fictive de la richesse patrimoniale. Le risque serait que les rebonds cycliques d’aujourd’hui soient brefs et tirés par des bulles de prix d’actifs, un expédient pour parer à la faiblesse chronique des économies développées.

D’après les projections de l’ONU, la population devrait plus ou moins stagner en Europe et croître sur des rythmes de 0,6 % en moyenne par an en Amérique du Nord à l'horizon des cinquante prochaines années, pas de quoi générer de manière mécanique une demande supplémentaire (dépenses de consommation, nouveaux logements…) suffisante pour tracter la croissance. Même si les prévisions restent incertaines, elles s’inscrivent en nette rupture avec la situation des années 60-70 lorsque l’entrée sur le marché du travail des baby-boomerset des femmes a entraîné une croissance rapide de la population en âge de travailler, une des sources du dynamisme économique de l’époque.

C’est donc aujourd’hui sur l’efficacité des processus de production que repose la croissance. Or, pour certains économistes, tel que Robert J. Gordon [2], les vagues d’innovations qui se sont succédé depuis l’invention de la machine à vapeur ou de l’électricité n’ont pas donné lieu à une transformation radicale des modes de production et n’ont donc pas amélioré de manière aussi significative la productivité d’ensemble de l’économie. Pendant plus de 200 ans (1750-1970), des grappes successives d’innovations ont permis de déployer tout le potentiel d’une série d’inventions originales, synonyme de rupture technologique et garante sur la période d’une pérennisation des gains de productivité. A titre illustratif, la deuxième révolution industrielle, avec l’apparition de l’électricité ou des moteurs à combustion, a généré un processus créatif continu qui a donné naissance aux voitures, avions, machines électriques, appareils électroménagers… L’ensemble a modifié les conditions de vie et de travail de manière si profonde que cela paraît aujourd’hui difficilement reproductible.

La troisième révolution industrielle avec le développement des ordinateurs dès les années 60, puis l’avènement de l’ère Internet à la fin des années 90, a également permis de rehausser la productivité par économie de main-d’œuvre, mais l’essaimage s’est fait rapidement avec des effets qui se sont estompés dès 2004-2005. Le processus de diffusion n’a pas entraîné de transformations radicales et a surtout concerné les loisirs et la communication.

En extrapolant cette tendance, les pays développés seraient condamnés à une croissance faible, en attendant une hypothétique révolution technologique capable d’inverser cette tendance à l’épuisement des gains de productivité. Ce constat n’a rien de réjouissant sauf à le mettre en perspective. Si, sur un horizon court, une croissance faible, d’environ 1 % par an, paraît insignifiante, elle équivaut à une croissance cumulée de 35 % en une génération, de quoi transformer une société [3] de manière certes plus incrémentale que radicale. Cela étant dit, pour des économies endettées, la cohabitation d’une croissance faible et d’une inflation basse reste un vrai défi.

[1] D’après l’Insee, la productivité apparente du travail rapporte la richesse créée (la valeur ajoutée) au volume de travail : si le volume de travail est mesuré par le nombre d'heures travaillées, on parle de « productivité horaire apparente du travail » ; si le volume de travail est mesuré par le nombre de personnes en emploi on parle de « productivité par tête », le concept utilisé ici.

[2] « Is US economic growth over? Faltering innovation confronts the six headwinds »,NBER WP n°18315, Août 2012 .

[3] Voir Thomas Piketty, « Le capital au XXI

esiècle », Éditions du Seuil (2013).

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