SOCIETES DE GESTION Alerte sur le monétaire

le 03/03/2011 L'AGEFI Hebdo

L’effet de Bâle III cumulé à la désaffection pour les fonds de trésorerie pousse les filiales bancaires à réorienter leur collecte.

La gestion d’actifs française traverse une forte zone de turbulences. Les grandes banques l’ont appris à leurs dépens en 2010. Le pôle spécialisé de BNP Paribas a ainsi enregistré 17,6 milliards d’euros de décollecte, celui de Natixis 12 milliards d’euros. Seule Amundi, filiale à 75 % du Crédit Agricole et à 25 % de Société Générale, a évité le pire avec une collecte nette de 1,2 milliard d’euros. « C’est une situation plutôt inhabituelle, avec une contre-performance significative, observe Philippe Morel, directeur associé senior au Boston Consulting Group. Sur l’ensemble du marché européen, la France a connu la plus mauvaise performance. » De fait, selon les données publiées par l’Efama (Association européenne de la gestion d’actifs), le marché français a subi une décollecte de 84,7 milliards d’euros. Les grandes maisons françaises, au premier du rang desquelles on trouve les filiales bancaires, ont payé le prix de leur forte expertise sur les fonds monétaires, cette classe d’actifs ayant subi les plus importants rachats. « En 2010, la décollecte sur les fonds monétaires a atteint 125 milliards d’euros en Europe, dont 66 milliards pour le seul marché français », constate Philippe Morel. Aucun des grands établissements bancaires n’a échappé à cette hémorragie. En Europe, Natixis Asset Management (Natixis AM) a ainsi accusé une décollecte de 14,3 milliards d’euros sur ces véhicules, portant ses encours à 55 milliards d’euros fin 2010 contre 67,5 milliards en 2007. Amundi et BNP Paribas n’ont guère fait mieux, les sorties de capitaux ressortant respectivement à 13,1 milliards d’euros et 12,7 milliards d’euros.

Chasse aux dépôts

Volontairement peu disertes sur le sujet, ces grandes maisons ont pâti d’une conjoncture financière défavorable, marquée par des taux courts particulièrement bas, limitant ainsi la performance des fonds monétaires. « En tendance en 2010, l’Eonia s’est situé entre 0,30 % et 0,40 %, soit un niveau historiquement bas, note Frédéric Picard, directeur général d’EuroPerformance. Cela rend donc la gestion difficile et on le voit particulièrement pour les fonds monétaires et les fonds garantis. Il est donc difficile d’avoir de l’appétence pour ces produits, ce qui contraste avec la période 2007-2008 où nous avions vu des investissements importants sur ce créneau. » En 2009, 52 % du marché était investi dans des produits monétaires, une part descendue aujourd’hui à 45 %. De fait, pour optimiser le rendement de leurs placements, entreprises et institutionnels se sont orientés vers des placements plus rémunérateurs, et donc plus longs, d’où un regain d’intérêt pour les fonds dits de performance absolue (absolute return). Ils affichent également la volonté de faire plus d’investissements en direct. Cette désaffection pour les OPCVM monétaires ne semble pas s’enrayer. Selon EuroPerformance, les investisseurs ont continué à tourner le dos à ces produits en janvier, la décollecte s’affichant à 6,2 milliards d’euros. « C’est une zone de risques pour la gestion française et les filiales spécialisées des banques en particulier », juge Jean-François Bay, directeur général du cabinet Morningstar, rappelant qu’en France, terre d’élection de la gestion monétaire, « 1 euro sur 2 est géré en monétaire ». Les professionnels ne se montrent guère plus optimistes. « Je ne pense pas que le mouvement de décollecte va s’inverser en 2011 en raison de l’attrait pour les dépôts », a estimé Laurent Mignon, directeur général de Natixis, lors de la présentation des résultats de son groupe le 23 février.

Car outre la faiblesse des taux courts, les filiales bancaires de gestion d’actifs ont subi de plein fouet la course à la liquidité et à l’épargne de bilan à laquelle se livrent les réseaux bancaires. En 2010, selon EuroPerformance, 53 milliards d’euros ont ainsi quitté les fonds monétaires des réseaux bancaires. « Depuis la fin de l’année, certaines banques organisent de manière systématique la sortie de leurs clients des fonds monétaires pour privilégier les dépôts », confirme Vincent Lefèvre, associé chez Eurogroup Consulting. L’an dernier, tous les réseaux de banque de détail ont ainsi vu leurs dépôts à vue progresser entre 8 % et 10 %, au détriment des encours d’OPCVM qui ont accusé un repli supérieur à 10 % pour l’ensemble des enseignes (voir le graphique page 9). Le constat est frappant pour les clients particuliers. « Le pourcentage détenu par les ménages représente maintenant moins de 5 % de l’encours des OPCVM monétaires », avance Paul-Henri de La Porte du Theil, président de l’Association française de la gestion financière (AFG).

Cette chasse aux dépôts devrait encore s’intensifier, les banques cherchant à améliorer leurs ratios de liquidité dans l’optique de la mise en œuvre de la nouvelle réglementation Bâle III. Le Comité de Bâle impose en effet deux nouveaux ratios aux établissements bancaires, le premier à 30 jours (liquidity coverage ratio ou LCR) et le second à un an (net stable funding ratio ou NSFR). Or, dans ce nouveau cadre, les fonds monétaires ne sont plus considérés comme des pourvoyeurs de ressources stables. « Cette réglementation survalorise les dépôts des clients particuliers à court terme car ils augmentent les ratios de liquidité à court et à long terme. Les hypothèses de sorties étant très faibles, on considère qu’ils constituent une ressource stable, souligne François Dubrau, directeur chez Eurogroup Consulting. De ce point de vue, les banques auraient donc tort de ne pas orienter les clients vers de l’épargne bilancielle. » Une démarche largement entamée que Paul-Henri de La Porte du Theil juge « inquiétante » (lire l’entretien). « C’est un raisonnement à court terme qui est dommageable pour la gestion d’actifs dont le rôle est très important pour l’économie française, déplore aussi Philippe Morel. En France, dans les fonds monétaires, 80 % des actifs sont réinvestis dans des titres bancaires ou du secteur financier. Or, les ratios de liquidité sous Bâle III ne donnent pas la même pondération à des titres bancaires selon qu’ils sont investis en direct ou via des OPCMV. Il est urgent de faire évoluer la réglementation sur ce point. »

En attendant, entre faiblesse des taux et réorientation de l’épargne liée à Bâle III, les grandes gestions françaises sont aujourd’hui confrontées à un véritable défi structurel. « Des questions stratégiques pourraient se poser pour les banques », estime même Vincent Lefèvre. De là à imaginer qu’elles puissent céder leur pôle de gestion d’actifs, il n’y a qu’un pas que, pour l’heure, personne n’ose franchir. Certains observateurs soulignent toutefois que dans de nombreux pays, comme au Royaume-Uni, les deux métiers sont généralement séparés. « Les banques françaises ont la conviction que la banque universelle est le bon modèle, explique toutefois François Dubrau. Il y a donc un blocage à l’idée qu’elles ne soient pas présentes sur tous les métiers. »

Changement de cap

Il n’en demeure pas moins que leurs filiales de gestion doivent s’adapter à cette nouvelle donne et trouver des relais de croissance : exporter davantage leur expertise à l’international, accélérer la conquête de clients institutionnels, diversifier leurs canaux de distribution. Surtout, elles vont devoir travailler d’arrache-pied pour orienter leur collecte vers de nouveaux véhicules d’investissement. « La solution serait de développer les encours sur les actifs, comme les obligations, les actions ou les produits mixtes », a suggéré Laurent Mignon. Des produits certes plus risqués mais qui offrent des marges plus confortables que la gestion monétaire. « Il est difficile d’y arriver en raison de l’aversion au risque des clients », remarque toutefois Gilles Dunand Roux, associé chez Mazars. Sans compter que les épargnants français éprouvent historiquement une forte réticence à l’investissement en actions. « Elles doivent se positionner sur des produis plus margés, même si cela se traduit par une perte d’encours, considère pourtant Vincent Lefèvre. Mais elles pourraient se le permettre car elles gagneraient plus d’argent. Il y a donc une logique de réallocation des moyens vers d’autres styles de gestion. » Certaines maisons ont d’ores et déjà franchi le pas. C’est le cas de Natixis AM qui, à l’automne dernier, s’est dotée d’une nouvelle organisation pour se repositionner sur des expertises plus porteuses. Ainsi, dans la gestion de taux, après avoir lancé un fonds high yield en novembre dont l’encours ressort à 100 millions d’euros, la société entend aujourd’hui mettre l’accent sur le crédit et les fonds obligataires globaux. En matière de gestion actions, la société souhaite en revanche se développer dans les expertises thématiques - pour l’heure, elles ne représentent que 10 % des encours de la gestion actions - avec la volonté de se renforcer sur les marchés émergents.

Innovation produits

Afin de séduire de nouveau les investisseurs, particuliers et institutionnels, les compagnies se doivent aussi de redoubler d’efforts en matière d’innovation produits. Une démarche indispensable à l’heure où « les filiales de banques subissent une double pression, à savoir la poussée des sociétés étrangères sur le segment institutionnels et le dynamisme des boutiques qui, via les conseillers en gestion de patrimoine, distribuent des produits très concurrentiels sur le segment de la clientèle privée », observe Gilles Dunand Roux.

Reste que l’innovation produits ne doit pas être une fin en soi. Des efforts significatifs sont également nécessaires en matière de marketing et de vente. « Clairement, le marché est incité à être plus créatif, confirme Frédéric Picard. Mais l’innovation doit être à la fois dans la technique de gestion d’un côté, et dans l’information et la commercialisation des produits de l’autre. Regardez l’obligataire. En France, la collecte est très faible mais ce n’est pas le cas ailleurs, notamment au Luxembourg où il y a une collecte nette de 80 milliards d’euros. La gestion va s’adapter, mais le vrai problème restera la commercialisation. Il y a donc toute une réflexion à faire sur l’organisation de la commercialisation des produits. » BNP Paribas Investment Partners l’a bien compris en renforçant récemment son dispositif commercial, axé sur une approche plus intégrée des ventes et du marketing avec une distinction plus nette entre les fonctions de ventes externe et interne.

Un enjeu d’autant plus nécessaire que ces sociétés de gestion distribuent majoritairement leurs produits dans le réseau d’agences bancaires de leur maison mère. Or c’est souvent là que le bât blesse. « Les réseaux bancaires savent vendre mais il est leur est très difficile de gérer des millions de comptes titres, relève Frédéric Picard. Le conseiller de clientèle reste un généraliste qui vend toutes les offres de la banque, il ne conseille pas vraiment au sens de l’optimisation des placements de son client. On se limite le plus souvent à proposer des produits garantis, qui ne posent pas de problème a priori. Mais on ne fait pas l’effort de formation des clients. » Finalement, c’est toute la démarche commerciale qui doit être repensée, en sortant d’une approche produits pour aller vers une approche clients afin de mieux répondre à leurs besoins. « Il faut former les conseillers, avec davantage d’aide à la vente, souligne Philippe Morel. Les gérants ont donc un rôle à jouer pour expliquer les produits, comment les vendre et surtout à qui les vendre. » Si ces grandes maisons veulent conserver leur rang de premières de la classe, il semble aujourd’hui urgent de passer à l’action. « Les banques doivent réagir sous peine de perdre des parts de marchés, y compris sur la gestion active, prévient Jean-François Bay. Carmignac a ouvert la voie et d’autres acteurs indépendants veulent s’y engouffrer. Les banques doivent donc sortir des gammes et des produits, mettre en avant les gestions spécialisées actives pour ne pas laisser le champ libre aux gestions d’indépendantes. »

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