DOSSIER ISR

Le seuil des 100 milliards franchi

le 14/06/2012 L'AGEFI Hebdo

Le marché est propulsé par la conversion de fonds existants aux critères ISR pour capitaliser sur cette recherche.

Le seuil des 100 milliards franchi

Une fois n'est pas coutume : dans une industrie de la gestion en berne, l'investissement socialement responsable (ISR) se distingue par son dynamisme. Les encours ISR ont ainsi progressé de 69 % en France en 2011 pour atteindre 115,3 milliards d'euros. Les actifs détenus par les clients français, en gestion collective et en gestion dédiée, ont ainsi quadruplé en trois ans. De quoi faire pâlir d'envie la finance traditionnelle.

L'explosion des encours n'est cependant pas seulement due à un soudain appétit des investisseurs pour l'ISR. En effet, sur les 47 milliards d'euros supplémentaires gérés en 2011, 28 milliards proviennent de la conversion de fonds existants (gestion collective et fonds dédiés) à l'ISR, selon Novethic. « On observe des conversions de fonds depuis plusieurs années mais le phénomène n'avait jamais été aussi important qu'en 2011, constate Dominique Blanc, responsable de la recherche de Novethic. Les sociétés de gestion ayant investi dans l'ISR déploient ce type de gestion sur des encours existants pour capitaliser sur cette recherche. »

Investissement « propre »

Ces conversions permettent aux sociétés de gestion d'afficher rapidement une position forte sur le segment de l'ISR. Désormais leader sur le marché, Amundi a converti 18 milliards d'euros d'encours en 2011 (lire l'entretien page 28). En revanche, Natixis AM utilise peu ce processus : « Nous avons parfois recours à la conversion de fonds à la demande de nos clients ou après une démarche active permettant de s'assurer de leur consentement, mais nous préférons concentrer nos efforts dans le développement de nos fonds ISR existants ou de nouveaux fonds, expose Hervé Guez, directeur de la recherche ESG (environnement, social, gouvernance) et engagement. Nous préférons que le client choisisse un fonds ISR dans une démarche volontaire et active, car il doit adhérer à 100 % au concept. »

Les conversions n'expliquent pas, à elles seules, la croissance des encours. « Le groupe a collecté 1,2 milliard d'euros en ISR l'an dernier, sans aucune conversion, analyse Hugues Fournier, directeur général de Macif Gestion (groupe OFI). Notre antériorité sur ce marché est indiscutablement un atout aux yeux des clients. » La plupart des sociétés de gestion ayant converti des actifs importants ces dernières années sont des acteurs reconnus de l'ISR, dont la légitimité n'est pas en question. Mais la tentation existe, pour des maisons s'intéressant à l'ISR de façon opportuniste, de procéder à des transformations de fonds sans réflexion approfondie. « Nous encourageons les fonds récemment convertis à l'ISR à poser leur candidature pour le label Novethic : s'il l'obtiennent, cela garantit au client que la transformation ne relève pas du marketing mais d'une démarche ISR sérieuse », confirme Dominique Blanc.

Car l'ISR a des atouts à faire valoir. Dans un contexte de défiance des particuliers vis-à-vis de la finance, il est considéré comme un investissement « propre ». « De plus en plus de clients veulent donner un sens à leur épargne, atteste Hervé Guez. L'ISR leur apporte une réponse. » En l'absence de performance, étant donné le faible niveau des taux d'intérêt, la gestion monétaire apporte ainsi une promesse supplémentaire lorsqu'elle est ISR, celle d'une performance extra-financière. Un raisonnement commun à de nombreux acteurs puisque, grâce à des conversions en masse, 10,9 % des fonds monétaires de droit français sont désormais ISR, contre 6,15 % sur l'ensemble des fonds toutes classes d'actifs confondus.

Au-delà de l'accélération des conversions de gammes, le marché de l'ISR se structure autour d'une nouvelle tendance : 68 % des gestions ont pratiqué l'exclusion normative fin 2011, contre 21 % en 2010. Cela signifie qu'elles excluent d'office de leur univers d'investissement les entreprises, tous secteurs confondus, dont les pratiques contreviennent à certaines normes internationales environnementales ou sociales comme le respect des droits humains.

De plus en plus d'agences de notation développent une activité sur ces normes internationales, permettant aux sociétés de gestion de les intégrer plus systématiquement dans leur processus. Ces exclusions normatives ont, à elles seules, un impact de taille sur les portefeuilles. « Nous pratiquons ce type d'exclusion depuis 2006 sur les principes n°1 à n°6 du Pacte mondial des Nations unies couvrant les droits humains et les droit du travail, indique David Diamond, responsable du développement ISR chez Allianz Global Investors France. Cela exclut 10,5 % de la capitalisation boursière de l'indice MSCI EMU. » Chaque société de gestion choisit les normes internationales qu'elle souhaite exclure, au-delà du socle commun constitué par les entreprises impliquées dans la production de bombes à sous-munitions et de mines antipersonnel. Certains acteurs comme Amundi appliquent même certaines exclusions normatives à l'ensemble de leur gestion, y compris non ISR. Mais toutes les maisons ne sont pas coutumières du fait. « Nous préférons l'intégration à l'exclusion : en donnant la préférence aux meilleurs élèves, on incite les entreprises à améliorer leurs pratiques, souligne Marc-Olivier Buffle, responsable de la recherche sur les valeurs industrielles de Robeco SAM. Cependant, nous sommes amenés à réaliser tout type d'exclusion normative, sur les droits humains ou sur d'autres critères, pour tout type de client qui en fait la demande. »

Personnalisation

Cette personnalisation de l'ISR est d'ailleurs une autre tendance lourde du marché. De plus en plus de clients institutionnels souhaitent une gestion ISR construite autour de leur propre grille de valeurs, directement inspirée de leur culture d'entreprise. Les sociétés de gestion utilisent alors leur outil d'analyse interne pour calculer des notes environnementales, sociales et de gouvernance avec des ratios propres au client. « La tendance profonde de l'ISR est de faire du 'sur mesure', en particulier pour les investisseurs issus du paritarisme et de la mutualité, confirme Eric Van La Beck, directeur de la recherche et du développement de Macif Gestion. Les clients s'intéressent d'abord à l'ISR via des fonds ouverts, puis expriment des demandes plus spécifiques via des mandats de gestion personnalisés. »

Une direction confirmée par Hervé Guez : « De plus en plus d'investisseurs institutionnels souhaitent s'impliquer davantage dans la définition des politiques de vote aux assemblées générales. » La politique de vote et plus généralement l'ensemble des thèmes liés à la gouvernance sont par ailleurs de mieux en mieux pris en compte par les gestions non ISR. Ainsi, le groupe de retraite et de prévoyance Apicil ne s'intéresse que de loin à l'ISR, mais il a en revanche développé une politique de vote stricte pour l'ensemble de sa gestion actions. « En tant qu'institution paritaire, nous estimons être un lieu de débat pertinent sur la politique de vote, explique Bertrand Jounin, directeur des activités financières du groupe Apicil. Nous n'hésitons pas à voter contre certaines résolutions soumises au vote des assemblées générales. Il s'agit donc d'une démarche de responsabilité actionnariale, réalisée en partenariat avec Proxinvest. C'est une façon d'intégrer des critères extra-financiers à notre gestion, sans pour autant faire de l'ISR proprement dit. »

Autre tendance récente, la gestion ISR cherche à démontrer sa différence, chiffres à l'appui. Certaines sociétés de gestion commencent à calculer l'impact environnemental ou social des fonds ISR pour démontrer au client qu'un portefeuille ISR apporte une valeur ajoutée extra-financière. « La difficulté réside dans la qualité de la mesure, relève Marc-Olivier Buffle. Il est assez simple de mesurer la création d'emplois dans une entreprise, mais il est beaucoup plus délicat de mesurer l'impact en termes de droits humains. Nous travaillons actuellement à généraliser le calcul de certains critères, pas seulement sur le comportement de l'entreprise mais sur son impact global. » Même démarche chez Allianz Global Investors France, qui a réalisé début 2012 une étude sur l'empreinte sociale et environnementale de son fonds Allianz Valeurs Durables. « L'objectif était de mesurer les créations nettes d'emplois et les émissions de CO2 des valeurs du fonds, qui se sont révélées dans les deux cas largement plus favorables que celles de l'indice DJ EuroStoxx 50 », retrace David Diamond. Des outils notamment appréciés des entreprises dans le cadre de la gestion de leur épargne salariale. 

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